Musique

"Tombe la neige", air traditionnel japonais

Par Anthony Poiraudeau   
Le 19/01

Puisque l’actualité est aux précipitations neigeuses, rendons hommage à l’inoubliable célébration mélancolique qu’en fit Salvatore Adamo dans les années 1960, avec "Tombe la Neige", et au destin inouï rencontré par cette chanson au Pays du Soleil Levant.

 

Big in Japan

Certains chanteurs ou groupes occidentaux - et Alain Delon - ont davantage de succès au Japon que dans tous les autres pays du monde, y compris celui dont ils sont originaires. Ils sont dits « Big in Japan ». Toutes les nations du monde, certainement, ont quelquefois été le pays dans lequel un artiste étranger a eu le plus de succès (pour ne citer qu’un exemple, rappelons-nous Tina Arena, chanteuse australienne Big in France au tournant des années 2000), mais dans l’imaginaire collectif, le pays qui de tous est le plus rompu à cette situation, celui qui fait le plus de triomphes à des artistes étrangers peu célébrés ailleurs, c’est le Japon.

Un artiste peut être Big in Japan en début de carrière, puis ne plus l’être, s’il cesse d’y avoir du succès ou commence à en avoir aussi ailleurs (c’est le cas de Bon Jovi, par exemple). Il peut aussi devenir Big in Japan à un moment, plus ou moins long, plus ou moins vers la fin, si le succès se raréfie partout ailleurs que dans l’archipel nippon, ou n’émerge que là-bas (un cas de figure dit « Alain Delon »).

Être Big in Japan est diversement connoté. On peut indiquer qu’un artiste est Big in Japan pour souligner que, contrairement à ce que laissent croire les apparences occidentales autocentrées, celui-ci continue de mener une bien belle carrière, avec couvertures de magazines et salles combles de fans.  On peut aussi voir ce statut comme un cache-misère : s’il n’y a plus qu’au Japon que tel ou tel chanteur est en mesure de vendre des disques, c’est que sans cette inexplicable caractéristique nippone, ce serait vraiment la fin des haricots. Vus d’occident, les ressorts esthétiques de cette particularité japonaise semblent en tout cas bien mystérieux. Celle-ci se porte sur des productions musicales assez diverses, allant de Mireille Mathieu (également Big in Russia ­— un combiné Big in Japan + Big in Russia qui n’est pas sans rappeler le trajet du groupe allemand Scorpions) à des groupes de heavy metal scandinaves.

L’occident semblant avoir vaguement conscience que sa compréhension de la culture japonaise n’est faite que de quelques clichés (le haut raffinement de l’art traditionnel, les pratiques régressives et criardes de la culture industrielle) flottant à la surface d’une mer d’ignorance, on s’en remet à la tautologie selon laquelle les artistes Big in Japan le sont en raison d’une certaine conformité avec des goûts spécifiquement japonais, et que de toute façon, tout ceci nous est aussi obscur qu’un spectacle de théâtre Nô. C’est cette obscurité des causes qui permet d’asséner, par exemple, plus ou moins au hasard, une déclaration telle que : « attends, Richard Clayderman, c’est un demi-dieu au Japon » — en sachant que son interlocuteur n’ira pas vérifier et qu’on peut bien raconter n’importe quoi, certes, mais en sachant aussi qu’en tant qu’idole culturelle au Japon, personne ne serait surprenant : l’incompréhensibilité des ressorts de la Big-in-Japanness est finalement aussi grande que ceux du succès de Richard Clayderman lui-même. À partir de là, tout est possible. Et de fait, Richard Clayderman est véritablement Big in Japan.

 

Tombe la neige

Si Salvatore Adamo a beaucoup de succès au Japon, son cas présente une particularité rare. Ce chanteur italo-belge, que l’on peut créditer d’assez nombreux succès dans nos contrées (des titres tels que, dans les années 1960, Vous permettez Monsieur, Mes Mains sur tes hanches ou encoreInch’Allah, entre autres), est l’auteur-compositeur et interprète original, d’une chanson si connue au Japon qu’elle y a rejoint les très grands classiques du patrimoine, le répertoire des chansons infiniment plus célèbres que leur interprète original, dont on finit par croire qu’elle n’a pas d’auteur connu, comme l’eau coulant d’une source. Cette chanson est Tombe la neige. Daniel Ichbiah, dans l’ouvrage 50 ans de chansons françaises, rapporte même que de nombreux Japonais pensent qu’il s’agit d’un air traditionnel nippon (comme un équivalent japonais de notre À la claire Fontaine).

La chanson, sortie en 1963 en France, parait en 1969 au Japon, sous le titre Yuki ga furu (prononcé « yuki wa furu »), interprétée par Koshiji Fubuki (le texte original a été traduit en japonais par Yasui Kazumi). Le titre reste alors 72 semaines en tête du hit-parade nippon. 72 semaines, c’est près d’un an et demi. Quoi qu’on pense de la valeur de Tombe la Neige, c’est assez inouï. C’est même de l’ordre de l’anomalie : en guise de comparaison, indiquons qu’aucun titre n’a été numéro 1 du Top 50 français plus de 20 semaines, et qu’aucune chanson ne s’est trouvée plus de 18 semaines en tête du Billboard Hot 100 étasunien ou du UK Single Chart britannique. Depuis lors, Yuki ga furu a été reprise par tant d’interprètes japonais différents qu’il est n’est plus possible d’en tenir le compte — c’est de toute façon plusieurs centaines de reprises japonaises enregistrées. Pour s’inscrire dans le panthéon des interprètes remarquables de Yuki ga furu, et boucler une boucle du destin de sa chanson, Salvatore Adamo lui-même en a enregistré une version en japonais. À la fin des années 1990, toujours, Yuki ga furu est la troisième chanson la plus chantée dans les karaokés japonais. 

 

La poétique du haiku

Pour expliquer ce succès exceptionnel, Adamo aime à dire que Tombe la Neige a eu la chance de très bien correspondre à la forme traditionnelle du haiku, et ainsi atteindre à la perfection les oreilles et les cœurs nippons. Retour de l’hypothèse de la conformité avec un goût spécifiquement japonais. Sans pouvoir établir de généralité quant à la Big-in-Japanness, s’attarder un peu sur la construction de Tombe la Neige et sur la poétique des haikai (pluriel de haiku, donc) fait constater une parenté très étonnante entre la chanson d’Adamo et la forme du poème court japonais.

Tout d’abord, au niveau de la versification, la chanson s’ouvre par : Tombe la neige /Tu ne viendras pas ce soir /Tombe la neige, soit une succession d’un vers de cinq pieds, d’un vers de sept pieds et d’un vers de cinq pieds, c’est-à-dire la forme la plus classique du haiku, telle que stabilisée par Matsuo Bashô au XVIIème siècle (les haikistes du XXème siècle s’affranchiront souvent de cette stricte contrainte de versification). Le vers à cinq pieds « Tombe la neige » et celui à sept pieds « Tu ne viendras pas ce soir », reviendront en écho tout au long de la chanson, ils en seront l’obsession.

Par ailleurs, selon l’introduction de Corinne Atlan et Zéno Bianu au volume Haiku : anthologie du poème court japonais, chez Poésie/Gallimard, « le haiku se découpe d’ordinaire sur la toile de fond d’un mot-saison (kigo) », c’est-à-dire que le poème s’ouvre sur un mot issu du champ lexical d’une des quatre saisons, et que c’est sur fond d’évocation d’une saison que se déploie le haïku traditionnel. La parenté de Tombe la Neige et des haikai n’est donc pas seulement une question de longueur de vers. Ils procèdent même l’une et les autres de poétiques étonnement proches : l’évocation d’une scène livrant ensemble un état de l’atmosphère, de l’espace ou du monde extérieur et un état d’âme ou un vécu intérieur, sans les associer par des liens logiques ou le déroulement d’un récit, mais en les donnant dans leur coexistence, de façon à rendre possible la circulation d’un même souffle poétique dans tous les éléments de la scène évoquée, et en manifestant une intégration de toutes les parties, humaines et climatiques, fugitives et pérennes, cérébrales et géologiques, dans le même mouvement unifié de la nature, comme dans un unisson.

Quelques exemples de haikai hivernaux :

 

Première bruine —

j’aurai pour nom

« le voyageur »

Matsuo Bashô

 

Nuit de gel —

mes os

raclent le matelas

Yosa Buson

 

Neige qui tombais sur nous deux —

es-tu la même

cette année ?

Matsuo Bashô

 

(Dans la traduction en français des haikai, la versification classique en 5-7-5 peut souvent être perdue. Dans le cas de Tombe la Neige / Yuki ga furu, le support de diffusion étant sonore, cette scansion a de toute façon été maintenue.)

 

La nature prend parole

La construction des haikai et la formulation de leurs vers font circuler l’énonciation avec fluidité de focalisations internes en des focalisations externes, de telle sorte que le sujet de l’énonciation semble dilué, et provenir autant de la parole du haikiste que de la nature dont il évoque le tableau où lui-même est inséré : « Comme si la nature, tout soudain, prenait la parole à la place de l’homme, telle une extension de lui-même et de ses émotions », écrivent Corinne Atlan et Zéno Bianu.

Et c’est aussi ce que réalise le texte de la chanson d’Adamo, comme en témoigne par exemple l’inversion des positions du sujet et du verbe au premier vers  (« Tombe la neige » et non « La neige tombe ») : la focalisation semble dissoute, on ne perçoit plus spontanément qui dit que la neige tombe, et l’on s’en retrouve en prise directe, comme sans intermédiaire, avec la chute de la neige elle-même. La suite du texte se déroule sans que les éléments égrenés ne s’agencent selon des liens de causalité ou de narration, mais bien plutôt dans des relations de coexistence d’éléments dans un même ensemble, et d’une résonance des différentes parties du tout en échos réciproques et harmonieux. C’est la neige autant que le désespéré qui chantent la mélancolie de l’attente inconsolée. Ainsi, dans la succession de vers « Ce soyeux cortège /Tout en larmes blanches / L’oiseau sur la branche /Pleure le sortilège », il n’est pas nécessaire de chercher un enchaînement logique laissant penser qu’un oiseau, sur une branche, pleure un sortilège. On peut tout à fait ouvrir le sens autrement : tandis que tombe la neige, un oiseau est sur une branche, et un sortilège pleure, comme un charme de chagrin qui enveloppe toute la scène.

Si l’expression du désespoir que produit la chanson d’Adamo est trop explicite pour bien satisfaire les exigences du yûgen (l’art de suggérer un état intérieur sans le décrire, qui est considéré au Japon comme l’idéal poétique), Tombe la neige / Yuki ga furu œuvre tout de même dans ce registre d’économie esthétique, par la grande retenue de sa manière, et la réserve expressive avec laquelle elle restitue un sentiment cruel. Tombe la Neige étant le premier succès de la carrière de Salvatore Adamo, la chanson a été écrite bien avant que le chanteur ne soit Big in Japan, la japonité de ce titre est donc, très certainement, involontaire, et elle n’est que plus extraordinaire.

 

Yuki ga furu

Ne terminons pas sans nous offrir l’écoute de quelques interprétations japonaises de Tombe la Neige.

Tout d’abord, une version due à la première interprète japonaise du titre, Koshiji Fubuki : 

 

Et bien sûr, l’enregistrement en japonais par Salvatore Adamo lui-même :

 

Dans une dramaturgie plus Music-hall, Yuki ga furu par Akiko Okuda :

 

Salvatore Adamo n’est pas le seul interprète masculin de Yuki ga furu, loin s’en faut. Ici, Daisuke Hara :

 

Notre version préférée, pleine de douceur mélancolique, elle communique un très vif cafard. Par Kazumi Yasui :

 

Le désespoir nous tenaillant toujours, la neige tombant encore, voici la version de Kiyohiko Ozaki :

 

Un grand classique, l’incontournable version de Teresa Teng :

 

Enfin, si le lecteur et auditeur est parvenu à lire cet article jusqu’à ce point sans attenter à ses jours, en guise de bouquet final Big in Japan ultime : Yuki ga furu par Salvatore Adamo, sur scène au Japon, devant un public comblé :

 

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