Musique

[Interview] Soap & Skin : Vienne, la nuit

Par Mathilde Janin   
Le 18/04

Soap & Skin a donné hier soir un concert au Trabendo, l’occasion de revenir sur Narrow, le deuxième album d'Anja Plaschg - la Björk autrichienne -, moins pathétique et plus brut que son prédécesseur.
soap-skin
(c) Evelyn Plaschg

Lovetune For Vacuum était, dans l’ensemble, très mélodramatique. Avec Narrow, tu livres un objet plus unifié et plus dense : comment expliques-tu ce changement ?

J’ai travaillé, pour chacun de ces disques, selon des méthodes extrêmement différentes. Mon premier album avait été composé et enregistré entre mes 15 et mes 18 ans – mes années d’adolescence, donc, où je vivais comme dans une bulle. Il s’agit d’une période aussi fluctuante que longue : il est alors logique que Lovetune For Vacuum témoigne d’un vaste registre de sentiments. Narrow est né d’une période de crise : crise de créativité, tout d’abord, puisque durant une longue période, je me suis trouvée incapable d’écrire, mais crise personnelle également puisqu’il fait suite à la mort de mon père. Il a fallu que j’écrive « Vater », qui évoque cet événement, un an après son décès, pour ressentir à nouveau la liberté de faire de la musique. Je me suis également bâti un home studio, qui m’offre de nouvelles possibilités techniques et me permet de travailler morceau par morceau.


© Daniel Hafner

Il est troublant de constater que, malgré l’état de crise dans lequel tu te trouvais, ce disque témoigne d’un effroi moindre, comparé à  Lovetune for Vacuum. L’album est non seulement plus condensé mais également plus âpre, plus austère, moins strident. Sur des titres comme « Wonder », tu exprimes même une douceur apaisée totalement inédite pour toi.

Il s’agit du dernier morceau que j’ai composé et il est vrai que j’y ai donné à l’horreur un visage paisible. Cela tient sans doute au chœur qui figure sur le morceau, entre autre parce qu’il n’y a pas eu de prise de son avec les chanteurs. Nous avons travaillé par email, obtenant je pense une forme de détachement. Le fait que ces voix censées me répondre n’aient en fait jamais croisé la mienne donne un résultat à la fois inquiétant, spectral, mais également très délicat.

As-tu le sentiment d’avoir vécu, de la rudesse de « Vater » à la finesse de « Wonder », un parcours d’apaisement au fil des compositions ?

Oui, tout particulièrement lorsque j’ai compris que l’album était fini : j'ai réalisé je laissais un cauchemar derrière moi. Je pense qu’au fil des morceaux, on perçoit le soulagement que je ressens à récupérer ma capacité à composer.

Il y a une chose que j’aime tout particulièrement dans ta musique : c’est l’usage que tu fais des bruits du monde. On peut entendre une machine à écrire qui revient à la ligne ou une horloge qui marque le tempo, qui crée une spatialisation en même temps qu’une narration. Avec ces outils, tu plantes un décor.

Ce sont des captations que je réalise moi-même, à partir d’une idée préalable. Ces bruitages ne sont pas documentaires. Pour l’horloge, par exemple, il me semblait important de construire un morceau autour du temps dans son appréhension la plus immédiate : à la fois répétition infinie et avancée implacable. Pour la machine à écrire, il s’agissait d’une attirance pour cette texture sonore : le ruban frappé par les touches, le claquement sourd du retour à la ligne, qui donnent l’impression qu’une histoire s’écrit.

Tu as récemment dialogué dans un magazine avec Zola Jesus : c’est une amie à toi ?

Zola m’avait contacté via Myspace en 2009 mais je n’y avais pas prêté plus d’attention que ça jusqu’à ce que son nom commence à apparaître de plus en plus régulièrement dans les conversation et dans les médias. On s’écrit souvent : nos musiques sont éloignées mais nous avons des personnalités et des ambitions similaires.

Vous avez d’ailleurs toutes les deux une formation classique. Dans ton cas, il s’agit du violon et du piano mais, sur cet album, il n'y a presque pas de cordes ; en revanche, on y trouve un morceau aux influences indés assumées, « Death Metal ». Tu désires t’éloigner des sons organiques et aller vers l’abstraction des outils numériques ?

Il est vrai que je ne joue plus de violon, même si je m’occupe encore des arrangements. Sur le prochain album, il est possible que cet instrument disparaisse totalement. J’ai du mal à prédire ce que va donner ma musique dans les mois qui viennent mais j’ai le fort pressentiment que, en effet, mon rapport à elle va profondément se modifier. Je sens une libération s’amorcer même si je ne sais pas encore quelle forme elle va prendre.

L’une des choses sur lesquelles tu t’es en tout cas libérée, c’est ton rapport à ta langue maternelle : « Vater » est ta première chanson en allemand.

Avant, il était hors de question que je m’y risque : l’allemand est une langue dure, concrète. Moi, je travaille mes textes selon une approche plus poétique, en jouant avec les modulations sonores. De plus, cette répugnance à écrire dans ma langue découle d’une forme de pudeur : ce que j’ai à dire m’apparaît plus précisément en allemand, cela me perturbe. J’aime la zone de flou qu’occasionne le fait de m’exprimer dans une langue étrangère. Pour cette chanson, c’était cependant une évidence : parler de la mort de mon père devait se faire dans sa langue à lui - la nôtre. Par ailleurs, l’aspect dramatiquement concret que je reproche à l’allemand cadre avec ce que cet événement a de très cru et de tout à fait tangible pour moi. Je pense tout de même que je ne le referai pas : c’était un événement et une occasion unique.

Parlant de langue étrangère, il y a dans Narrow une reprise de « Voyage Voyage ». Le thème du départ traverse d’ailleurs l’ensemble du disque.

Dès que j’ai décidé de chanter cette chanson, j’ai fait traduire le texte : je l’ai trouvé très beau et parfaitement adapté à la tonalité que je souhaitais donner à ce titre. Pour ce qui est de la thématique, elle rejoint celle du temps qui passe. L’unité de Narrow s’opère à travers l’idée de fuite, d’éloignement, dont l’expression ultime est bien entendu la mort. « Voyage Voyage » fait cependant parti un autre projet : un film dans lequel je joue, qui s’intitule Nature morte. J’y interprète une prostituée qui a pour client un pédophile qui  lutte contre un éventuel passage à l’acte. C’est un premier film d’une jeune disciple de Haneke et il a bien entendu des défauts mais j’aime ce projet, sa manière d’aborder ce sujet en refusant de criminaliser a priori le personnage.

 

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