Musique

[Portrait] Tennis - Cap doré


Le 23/02

Dans sa première playlist, SAM vous faisait découvrir Tennis, groupe dont la légèreté n’est qu’apparente. La rencontre avec Alaina et Patrick nous a permis de passer en revue les nombreuses strates de leur nouvel album, Young & Old.
© Charlotte Zoller
© Charlotte Zoller

Après avoir dansé en continu sur « Deep in the Woods » pendant dix jours, sautillant tel un Petit Chaperon rouge perverti, on s’attendait presque à rencontrer des personnages de contes de fées. Et en effet, Patrick ressemble à un curieux mix entre Peter Hinwood et Carel Struycken – plutôt drôle vu qu’Alaina tient pour sa part de l’elfe, avec sa coiffure boucle d’or et son mini format.

Sur scène, leur présence physique tient lieu de scénographie. Alaina, minuscule derrière son clavier, laisse s’échapper une voix à l’ampleur déconcertante et bouge avec une élasticité hypnotique. Patrick agite, sur sa guitare ou sa basse, des doigts de géants étonnamment agiles. Ils sont à Paris pour défendre sur scène leur nouvel album, qui fait suite à Cape Dory, leur premier effort, composé lors d’un voyage en mer de sept mois. « Cette anecdote est lassante ! Continuer d’être présenté comme le-groupe-qui-a-écrit-en-mer commençait à devenir pénible ; on a ressenti une forme d’urgence en écrivant celui-ci : montrer que notre musique avait un peu maturé depuis Cape Dory. La différence, avec Young & Old, c’est la minutie dont on a fait preuve car on savait, ce coup-ci, qu’il était destiné à un public. Ce n’était pas juste un projet du couple, destiné à se faire plaisir », explique Alaina.

D’ailleurs, on est passé d’un disque produit en chambre à un album produit par Patrick Carney, des Black Keys. Quand on leur fait remarquer que c’est la première fois que ce dernier a produit un album entier, ils évacuent, presque gênés : « Il a tout de même produit de nombreuses chansons d’autres groupes avant nous ! » Fidèles, ils préciseront que si « Deep in the Woods » ne figure par sur Young & Old, c’est que Carney n’y a pas posé sa pâte. « Son aide nous a offert une véritable liberté », dit un Patrick reconnaissant. « Lors de l’enregistrement de Cape Dory, j’étais plus inquiet du positionnement des micros que du fait de jouer correctement. » Le coup classique de l’album de la maturité.

Ping-Pong

C’est vrai que Young & Old est plus sombre que son prédécesseur ; son mouvement, plus grave. Cape Dory était un disque de voyage, celui-ci est l’album d’une fuite. « A force de tourner avec Cape Dory, on s’en est éloigné. Jouer nuit après nuit, y compris l’hiver, cette pop ensoleillée, ça ne nous semblait plus très adéquat. On a voulu faire un album plus dynamique, tant au niveau des textures sonores que dans ce qu’il exprime. On l’a écrit en pensant à la réalité de la tournée qui allait suivre, au fait qu’il faudrait défendre ces chansons sur le long terme, tous les jours, sans se lasser. »

Aussi, Young & Old s’aventure vers la gravité et multiplie les thèmes. D’abord, celui de la foi, qui traverse le disque de part en part, parfois envisagée comme un horizon (« Dreaming »), comme une déception (« Take Me to Heaven ») ou comme une aliénation (« Origins »). « C’est la première fois que j’ose un songwriting qui ne serait pas strictement narratif », confie Alaina. « J’ai grandi dans une famille très pieuse. J’ai mis des années à affronter mes possibles désaccords avec elle. Il a fallu que des événements brutaux m’amènent à remettre en cause la conception religieuse du monde. C’est ce changement que j’explore dans Young & Old. C’est pour moi un sas de décompression qui m’évite de mettre en accusation certains de mes proches mais rend possible une réflexion libre sur des choses qui m’ont été inculquées. »

L’eau qu’Alaina croit avoir mise dans son vin est illusoire. Certaines de ses paroles sont violentes ; d’autres, extrêmement vindicatives. « High Road », avec son imaginaire fitzgéraldien, est une mise en accusation de la bourgeoisie qui avance, implacablement linéaire, renonçant à tout refrain. Une interminable route de mépris. « Petition » sonne comme un refus frontal. Pourtant, Young & Old joue de l’écart entre ce qui y est dit et son genre gentiment twee, sa sonorité sautillante. « Peut-être qu’un jour, j’aurai envie d’écrire un album absolument sombre et mélancolique, mais pas pour l’heure : je voulais tout de même que notre changement de direction musicale s’effectue par paliers. Pour cela, j’ai conservé des éléments de légèreté qui garantissent que la tonalité musicale ne singera pas platement celle des textes, j’ai tenté de trouver un équilibre entre ombre et lumière. »

Match

Ce mélange d’intentions est parfaitement dosé dans « Deep in the Woods ». Derrière l’apparente joie, quelque chose d’inquiétant, de presque menaçant, se dessine. « J’ai été inspirée par We Have Always Lived in the Castle de Shirley Jackson, une histoire d’amour solaire entre personnages pervers. » Cette chanson, leur dernière production en date avant la sortie de Young & Old, donne un aperçu particulièrement excitant de la direction que prend Tennis.

Cependant, de Cape Dory à ce morceau, une chose ne semble pas dévier : la connexion profonde du duo avec son environnement. Cape Dory était un album d’observation, relevant les caractéristiques des lieux traversés par le couple ; « Deep in the Woods » est quant à lui un morceau extrêmement connecté à l’atmosphère d’un lieu, cet étrange sous-bois où il nous isole. Un morceau terrien, de la part d’une femme en révolte contre l’idée de fatalité ou de religion ; un morceau païen aussi, qui comporte une dose de magie et de mystère blasphématoire. « J’ai voulu y mettre une part tangible du monde, une part mystérieuse dénuée de mysticisme. Le voyage que nous avons effectué en bateau avec Patrick m’a définitivement débarrassée de cette tendance que j’avais à interpréter la beauté environnante comme la marque d’une force supérieure et créatrice. Je me suis trouvé confrontée, au contraire, à l’extrême matérialité de ce qui nous entoure – l’aspect tangible des éléments, du vent, de l’eau. » Un déplacement à l’origine du titre de l’album, Young & Old. « J’ai tiré l’expression d’un poème de Yeats, "A Woman Young and Old". Je ne lis pas souvent de poésie mais j’ai été saisie par la voix féminine qui s’exprime à travers ce texte, qui évolue au fil des mots, d’une jeunesse triomphale et d’un sentiment de complétude absolue à une vieillesse sage mais solitaire. Ma perception des choses me semblait évoluer dans le même sens. "Take me to Heaven" m’a été inspirée par la dernière section de ce poème, alors que cette femme se prépare à mourir. »

Il est amusant qu’Alaina, tellement à l’aise avec le maniement des mots – leur sens, leur agencement, leur musique interne – ait écrit une chanson sur l’impuissance du langage. « J’ai très mal vécu le fait de m’exposer, à travers Cape Dory, et de découvrir qu’il y avait une énorme marge d’insuffisance dans ce que je livrais de moi ; que mes intentions étaient souvent tronquées ou détournées par l’auditoire. "My Better Self" exprime un sentiment d’échec de ma part, avec lequel j’essaie de composer malgré ma crainte que cela se reproduise - qu’il y ait en moi des zones incommunicables. C’est la première chanson que j’ai écrite pour l’album. Et elle a agi sur moi comme une catharsis et m’a permis de me lancer dans le songwriting du disque. » Un parcours qui l’a menée à « Deep in the Woods », cette brillante démonstration pop de la possible adéquation entre mots et musique.

Tennis, Young & Old (Fat Possum)

http://www.myspace.com/tennisinc

 

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