Musique

Après Sebald

Par Mathilde Janin   
Le 19/02

Ces derniers temps, Winfried G. Sebald est partout, notamment dans un album de The Caretaker, disponible quelques jours encore en téléchargement gratuit. Profitons-en pour évoquer cet auteur allemand disparu en 2001.

Face à Sebald

« Winfried Georg Sebald haïssait son double prénom. Parce qu’il résonnait à ses oreilles comme l’essence même d’un germanisme outré ; parce qu’il y décelait le timbre des sympathies nazies de sa famille et, en premier lieu, celles de son père sous-officier de la Wehrmacht ; parce qu’il contractait donc tout ce qu’il détestait, contre quoi il s’était constitué et qu’il avait fui très tôt, dès l’âge de 22 ans, en quittant sa Bavière natale pour la Grande-Bretagne, il préférait se faire appeler Max, diminutif de son troisième prénom Maximilian. Dans ces trois lettres si banales, si faciles à prononcer dans n’importe quelle langue, décharnant le bagage identitaire jusqu’à son expression la plus quelconque, peut-être entendait-il le nom même de l’apatride. Cet arrachement et ce dépouillement inauguraux fournissent le prétexte à toute son œuvre, en même temps qu’ils forment la condition commune des personnages qui la traversent ; volontaire ou contraint, l’exil s’impose comme le modèle philosophique, historique et anthropologique de l’humanité selon Sebald.

Prélude à une vie consacrée à l’errance, dont la forme géographique serait l’arpentage et le pendant historique l’érudition, l’exil revêt aussi, pour Sebald, la fonction d’un voyage à l’intérieur de sa propre culture, la culture européenne déchiquetée par l’Histoire, gigantesque entreprise ininterrompue de destruction des hommes et de la nature, succession de catastrophes culminant dans la deuxième guerre mondiale. Contre ce programme d’anéantissement généralisé, l’exploration scrupuleuse, obsessionnelle, presque maniaque du territoire et du savoir, inlassablement opérée par Sebald et consignée tout au long de son œuvre, a pour vocation première de contrarier le délitement de la mémoire. Semblable au travail de la soie évoqué à la fin des Anneaux de Saturne, l’écriture tisse une trame de motifs, d’expériences et d’archives ; elle reprise, rapièce et rassemble ; elle découpe et met en continuité, relève des correspondances, recense des hasards. Partant, l’usage de la littérature, aux yeux de Sebald, est une manière d’exiger un droit légitime de réparation à l’Histoire et d’inscrire l’homme contre l’irréversibilité de la destruction. »

Mathieu Larnaudie et Oliver Rohe, extrait du Prologue de Face à Sebald, Inculte, 2011.

Piste fantôme

Si l’occasion de parler aujourd’hui de Sebald se présente, c’est grâce à cet album de The Caretaker, disponible pour une durée indéterminée en téléchargement gratuit.

Tout d’abord : l’écoute, obligatoire.

Le dispositif est simple : il y a un dehors, et un dedans. Dedans, un piano au romantisme outré ; version fluidifiée, dramatisée, du thème de « Auf Dem Flusse » de Schubert, extrait des Winterreise (« Voyages d'hiver », en français). Dehors, c’est la pluie qui tombe, interminable.

Créant cet espace borné, l’homme qui se cache derrière The Caretaker, James Kirby, nous ouvre ce dehors désolant si cher à Sebald. En jouant comme il le fait avec une matière documentaire qu’il tente de ressusciter – ce vieux 78 tours de Lieder tombés dans le domaine public –, en préférant à ses habituelles abstractions une mélodie étonnamment narrative, en optant pour l’élégie sonore, c’est avec une précision rare qu’il a su restituer, en une minute quatorze secondes, les fragments d’une œuvre dense qui s’est elle-même construite en une décennie.

Le temps qu’a pris cette œuvre pour se constituer équivaut désormais au temps qui nous éloigne de Sebald, décédé il y a 11 ans dans un accident de la route en Angleterre, son pays d’élection. Durant une décade, cette œuvre n’a cessé de connaître une popularité grandissante ; d’abord, via les auteurs qui se sont réclamés de son influence, puis par le grand public, qui a pu la découvrir en France par le biais des éditions Actes Sud.

Patience

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Ces auteurs sont de toutes les nationalités, comme un reflet de l’éparpillement d’un Sebald qui se rêvait apatride. Nombres d’entre eux sont présents dans ce documentaire de Grant Gee, dont la date de sortie française n’a pas encore été arrêtée : Patience (After Sebald).

Grant Gee, on le connaît pour son travail musical ; ses clips, parmi lesquels on compte « No Surprise » de Radiohead, « Tender » de Blur ou « Devil’s New » de Sparklehorse. Il y a également ses documentaires, en particulier le brillant Joy Division. Dans Patience, il revisite en images le voyage que Sebald effectue dans Les Anneaux de Saturne à travers les campagnes de Norwich. Chaque lieu visité est l’occasion de méditations, de lectures, d’interviews.

Parmi les interrogés, on trouve Iain Sinclair, auteur de London Orbital, lui aussi marcheur minutieux qui une année durant a arpenté la M25, cette autoroute qui ceinture le Grand Londres, pour visiter, indifféremment, des hôpitaux psychiatriques, des demeures d’hommes célèbres, des centres commerciaux, des terrains de golfs ou des zones industrielles. Iain Sinclair, dont le travail, en France, a été connu grâce aux éditions Inculte ; celles-là mêmes qui ont sorti, il y a peu, la monographie citée en introduction, Face à Sebald. Il est également à noter qu’à partir de mardi, un festival sera consacré à l’auteur au centre Georges Pompidou.

 

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