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[INTERVIEW] ILOÉ & CARLOS PARDO : TCHERNOBYL, 25 ANS APRÈS

Par Anthony Poiraudeau   
Le 16/04

Vingt-cinq ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, les photographes Carlos Pardo et Iloé sont allés visiter les lieux et en ont rapporté des images saisissantes, réunies en un livre (Tchernobyl, 25 ans après) et qui font aujourd'hui l’objet d’une exposition à la Mairie du 1er arrondissement de Paris.

 

Le 26 avril 1986, en Ukraine, le cœur du réacteur nucléaire n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl entre en fusion, provoquant une explosion et la propagation de particules radioactives jusqu’à l’Europe occidentale. La catastrophe de Tchernobyl demeure à ce jour le plus grave accident nucléaire jamais répertorié. L’étendue des conséquences sanitaires et environnementales est immense, au point que Tchernobyl est devenu un nom très abstrait : sursignifiant mais déterritorialisé. On ne connaît généralement pas l’aspect et la géographie de Tchernobyl. Comment sont ces lieux ? Qu’y a-t-il à y voir aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’une ville vidée en toute hâte et laissée à l’abandon ? Quelles sont les traces laissées par une telle histoire sur les lieux qui connurent le malheur d’être le théâtre d’une telle catastrophe ?

Des images peuvent nous aider à trouver des éléments de réponse à ces questions. Si elles sont réalisées avec le souci de donner à voir et à comprendre les lieux, avec honnêteté, et avec rigueur de positionnement du regard. C’est ainsi que travaillent deux photographes français, Carlos Pardo et Iloé. Ils sont allés visiter la Zone (l’aire de 30km de rayon, centrée sur la centrale nucléaire, dont l’accès est contrôlé et qui a été évacuée en 1986) et en ont rapporté de nombreuses photographies saisissantes, documentant minutieusement l’espace de Tchernobyl, depuis les panoramas jusqu’aux détails nécessitant le regard rapproché. Il en a découlé un livre Tchernobyl, 25 ans après, publié aux éditions CFSL Ink en 2011, dans lequel les photographies voisinent avec le texte explicatif, car la constitution d’une compréhension des lieux est un aspect crucial de la démarche d’Iloé et de Carlos Pardo. Ce travail photographique donne également lieu à l’exposition Tchernobyl, 25 ans après, à la mairie du 1er arrondissement de Paris (du 22 au 27 avril 2013).

On peut d’ores et déjà voir un généreux recueil de ce remarquable travail photographique sur le site internet d’Iloé et sur celui de Carlos Pardo (on y trouvera également des séries de photographies d’autres lieux abandonnés, réalisées avec le même soin et la même justesse) et se procurer l’ouvrage publié par CFSL Ink. Nous avons saisi l’occasion de l’exposition au 1er arrondissement de la Mairie de Paris pour recueillir les propos d’Iloé au sujet de ce travail réalisé en duo.

 

 

VISITER TCHERNOBYL

Comment votre projet de partir photographier Tchernobyl est-il né ?

Depuis plusieurs années, Carlos et moi photographions ces lieux où le temps continue à s'écouler alors même que la vie humaine s'est arrêtée : friches, zones abandonnées, usines désaffectées... Visiter Tchernobyl, nous y réfléchissions depuis longtemps. Cette expédition est née d'une envie persistante ; et de la rencontre avec un ingénieur travaillant sur la conception de centrales nucléaires, qui nous a donné l'occasion de démystifier l'aura de dangerosité du lieu : il nous a permis de balayer les idées reçues, de chiffrer les risques que nous prendrions sur place par rapport à la radioactivité naturelle... 

Comment, concrètement, visite-t-on Tchernobyl ?

La Zone est divisée en trois périmètres concentriques dont le centre est la centrale n°4 : un à 30km, un à 10km et un juste autour du Sarcophage de la centrale. À chacun de ces périmètres, des militaires contrôlent passeports et autorisations délivrées par l'État Ukrainien, et personne ne peut rentrer sans autorisation, ni sans un guide d'État officiel.

Nous avons discuté des lieux que nous désirions photographier ; et comme nous étions tous équipés de compteurs Geiger et que nous étions très renseignés sur la Zone et ses dangers, notre guide nous a fait confiance et nous a laissés libres sur chacun des endroits que nous visitions.

 

 

ESSAYER DE CAPTER L’ÂME DE CEUX QUI SONT PARTIS

Vous avez développé une connaissance assez importante de l’histoire des lieux, l’aviez-vous constituée en amont de votre séjour sur place, ou après être allé sur les lieux ? Ce travail de connaissance est-il nécessaire à la réalisation de vos images ?

Pour photographier un lieu et capter son essence, il n'y a pas nécessairement besoin de connaître son histoire sur le bout des doigts. Cependant, mener un travail d'enquête préalable permet deux choses : tout d'abord, une maximisation de notre efficacité sur place (avoir déjà réfléchi aux lieux que nous voulions visiter permet un gain de temps précieux). Ensuite, le fait d'avoir du recul sur ce qui s'est passé en 1986 et d'avoir en tête l'histoire de Tchernobyl, permet de voir certains détails qui ne sauteraient pas aux yeux d'autres visiteurs moins renseignés.

Pour nous, la connaissance de l'histoire d'un lieu, les gens qui y ont habité, ce qui s'est réellement passé, est essentiel à notre travail. En effet, nos photographies montrent des architectures abandonnées, et si une silhouette apparaît de temps en temps, il n'y a aucun portrait. Connaître le lieu et se renseigner sur son histoire et les gens qui y habitaient, nous permet de mieux essayer de capter l'âme de ceux qui sont partis en photographiant les objets qu'ils ont laissés derrière eux.

 

 

METTRE NOTRE VISION DE PHOTOGRAPHES AU SERVICE D’UN LIEU

En regardant vos images, on constate qu’une multiplicité de sites constitue ce qu’on appelle communément, et assez indistinctement, “Tchernobyl”. Pouvez-vous nous indiquer brièvement la disposition géographique de ces lieux ?

La centrale Lénine de Tchernobyl se situe au nord de l'Ukraine, presque à la frontière biélorusse, à une quinzaine de kilomètres de la petite ville du même nom. Lors de la construction de la centrale en 1970, une ville nouvelle est fondée à 3 km afin de loger le personnel y travaillant : Pripyat et ses 50 000 habitants, une “ville de l'atome” consacrée à une énergie nucléaire non militaire. La plupart des photos du livre ont été prises dans la ville de Pripyat. Nous les avons classées par lieux iconiques : l'hôpital, le collège, le jardin d'enfants, la centrale, etc.

Qu’est-ce qui est le plus déterminant pour les choix formels de vos images : les particularités visuelles des lieux que vous photographiez ? Les conditions dans lesquelles se déroulent les prises de vues ? La continuation, d’une fois à l’autre, d’une recherche plastique dont vous poursuivriez le fil d’un site à l’autre, à plus long terme ?

Nous avons, Carlos et moi, un peu la même vision du reportage photo d'un lieu (aban)donné : nous nous efforçons d'être le plus objectif possible et nous essayons d'avoir la même démarche qu'un visiteur qui ne prend pas de photo. Il y a un côté rituel dans nos prises de vue : nous arrivons devant un bâtiment par l'extérieur ; nous rentrons et jetons un œil sur l'ensemble de ce qui s'offre à notre vue ; puis, nous approchons et regardons les détails des objets qui restent. C'est comme cela que nous essayons de capter ce qui fait l'âme d'un lieu : des plans larges qui montrent un bâtiment, puis l'intérieur dans son ensemble mais aussi des détails : textures (les peintures qui s'écaillent sur les murs par exemple), objets usuels qui ont été oubliés mais qui, peut-être, ont beaucoup compté pour quelqu'un, un jour, comme les jouets de la maternelle ou les outils de l'usine de puces électroniques Jupiter...

Nous n'essayons pas d'imposer notre vision de photographes mais, au contraire, de la mettre au service d'un lieu ; nous nous efforçons donc d'être le plus neutres et objectifs possibles, dans la colorimétrie comme dans les cadrages, même si nous apprécions les jeux graphiques avec les perspectives et les symétries.

Au niveau de la continuité plastique, nous commençons, l'un comme l'autre, à avoir une jolie collection de ces lieux fantômes, tous photographiés avec la même intention de fidélité envers le lieu. Notre démarche relève autant de la volonté d'aller dans des endroits abandonnés que de la Photographie, et des recherches historiques autour des endroits que nous visitons et photographions. « Ne rien prendre d'autre que des photographies, ne rien laisser d'autre que des empreintes de pas » est aussi un des aspects importants de notre démarche.

 

 

DÉGÂTS DU TEMPS, ABANDON DES IMMEUBLES, RADIOACTIVITÉ, PILLAGE SYSTÉMATIQUE

Quelle a été la vie des sites de Tchernobyl, que vous montrez aujourd’hui, au cours des 25 années qui se sont écoulées depuis la catastrophe nucléaire de 1986 ?

Les lieux à l'intérieur de la Zone n'ont pas tous été traités de la même manière : tous les immeubles privés, les écoles, hôpitaux, etc. de Pripyat ont été évacués en 1986. En revanche, la centrale n°3, jouxtant celle qui a explosé et a été responsable d'une des plus grosses catastrophes de la fin du XXème siècle, n'a été fermée définitivement qu'en 2000 ; il y avait donc des ouvriers qui œuvraient encore à cette date... Et la piscine a été fréquentée par les ouvriers jusqu'en 1996.

Les lieux sont particulièrement abimés. Est-ce dû à l’usure par les conditions climatiques, à l’accident nucléaire de 1986, à du vandalisme, à d’autres raisons ?

La ville de Pripyat a été construite à la fin des années 1970, avec des matériaux de construction peu coûteux : tout est en béton, il n'y a aucun bâtiment historique de charme. Ayant été abandonnée en 1986, n'étant pas chauffée, ni entretenue, la ville est petit à petit envahie par la végétation et tombe en ruines. L'accident de 1986 n'a eu aucun impact direct sur les immeubles, si ce n'est les pluies de poussière et la radioactivité en elle-même. L'état de vétusté des lieux est dû à la fois aux dégâts du temps, à l'abandon des immeubles, à la radioactivité... et au pillage systématique de la Zone. Toutes les parties métalliques (machineries, moteurs, radiateurs, fils de cuivre des lampes...) sont petit à petit emportées et vendues à l'extérieur pour les fondre et les revendre. Une tonne de métal radioactif de Tchernobyl ne passe bien évidemment pas les contrôles techniques ; mais un kilo de métal radioactif au milieu d'une tonne de métal "sain" ne se remarque pas et l'ensemble a un taux de radioactivité "acceptable".

 

 

LE SILENCE RÉGNANT DANS LA ZONE

Pouvez-vous nous relater un souvenir particulièrement marquant de votre séjour sur place ? Votre travail photographique peut-il en rendre compte ?

Nous sommes l'un comme l'autre revenus changés de ce reportage à Tchernobyl. Dans les points les plus marquants, les masques à gaz taille enfant : c'est une chose de savoir que l'accident est arrivé en pleine Guerre Froide et que tout le monde était préparé à une attaque des Américains, c'en est une autre que de se retrouver nez à nez devant un masque à gaz, prévu pour un enfant de 5 ans.

Nous avons été aussi déstabilisés par le silence régnant dans la Zone : pas d'oiseaux, pas de cris, de bruits de moteur... Juste le souffle du vent, le bruit de nos pas et le clic-clac si caractéristique de nos appareils photo. C'est aussi une des raisons pour laquelle nous n'avons fait que des photos d'architecture : Pripyat est une zone morte et inhabitée, pour les civils. 

Dernière chose qui nous a perturbés, le fait que la nature soit bien plus radioactive que les constructions humaines. En effet, les particules radioactives se sont enfoncées dans la terre d'environ 1cm par an ; et les plantes, par leurs racines, les ont assimilées. La Forêt Rouge qui jouxte la centrale, est donc l'un des endroits les plus pollués de la Zone.

 

 

Informations pratiques :

Livre Tchernobyl, 25 ans après, photographies d’Iloé et de Carlos Pardo, éditions CFSL Ink, 2011

Exposition Tchernobyl, 25 ans après, photographies d’Iloé et de Carlos Pardo.

Du 22 au 27 avril 2013. Mairie du 1er arrondissement de Paris, 4 place du Louvre, 75001 Paris

Du lundi au vendredi de 8h30 à 17h, le jeudi de 8h30 à 19h, le samedi de 9h à 12h, entrée libre.

 

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