Expositions

Faire le maximum avec le minimum: Bernat Sansó

Par Vanina Géré   
Le 15/03

La Galerie Italienne, dans le 11ème arrondissement de Paris, expose actuellement l'artiste catalan Bernat Sansó. Peu d’œuvres transforment le réel avec autant d’efficacité esthétique que celle de Bernat Sansó, non pour s'en évader mais pour signaler à quel point il est crucial de travailler à partir de la réalité dans sa plus pure actualité.

POESIE DANS LA SURPRISE

Peu d’œuvres contemporaines articulent tels aboutissement formel et profondeur de vision comme la nouvelle série de Bernat Sansó, artiste catalan (né en 1963). Peu d’œuvres proposent autant de poésie dans la surprise. Peu d’œuvres transforment le réel avec autant d’efficacité esthétique – et ce, non pour s’évader du monde, mais au contraire pour signaler à quel point il est crucial aujourd’hui de travailler à partir de la réalité moderne dans son actualité la plus pure.

L’exposition « Bernat Sansó B.S.E. L’autre monde » présente un travail de longue haleine, avec une vingtaine d’œuvres datant de 2008 à 2012. Les créations exposées sans autre titre qu’un simple numéro (N°1, N°2, etc.), donnent l’impression initiale d’assemblages que l’artiste aurait composés à partir de meubles tout droit sortis de chez les antiquaires, ou encore de bibelots anciens chinés aux puces. Il n’en est rien : s’il y a bien eu récupération d’objets au départ du processus créatif, il s’agit en fait de celle d’humbles produits industriels mis au rebut – de vulgaires palettes trouvées ça et là dans la galerie ou dans la rue. L’artiste les sculpte, les peint et les patine avec des outils de restauration de meubles anciens. Ces outils, à l’instar de son matériau de base, il les a découverts au hasard, lorsqu’au début de sa collaboration avec la Galerie italienne, il s’est installé dans son nouvel atelier de la rue de la Fontaine au Roi, qui jouxte l’espace d’exposition.

PRATIQUE DE LA RECUPERATION

La série des palettes repose donc fortement sur la récupération. Cette pratique constitue l’un des fils directeurs de l’œuvre de Sansó. Ainsi, il se sert de longs fils de plastique communément utilisés dans l’agriculture afin de réaliser des sculptures, ou encore pour permettre à la chose peinte de déborder du cadre du tableau. Ainsi, dans Flora (2002), la chevelure de la figure féminine dépasse de la toile, constituée de ces fils noirs, pour s’épandre sur le sol de la galerie, en direction du regardeur. Subtil effet cyclique où des produits industriels destinés à l’exploitation agricole sont détournés pour évoquer la déesse antique du monde végétal : Flore. Sansó fait du vieux avec du neuf.

Dans les œuvres du début des années 2000 comme dans la série des palettes, la récupération ne s’apparente donc nullement au ready made duchampien ou à l’exaltation de l’objet industriel propre à un Koons ou un Murakami, mais à une véritable opération de recyclage. Sansó met un point d’honneur à ne travailler que des palettes tellement abîmées qu’elles ne pourraient plus servir à leurs fins utilitaires d’origine. En résultent des créations à mi-chemin entre l’art et l’ornement, le mobilier et le décor de théâtre. La plupart des créations s’accrochent à des cimaises, comme des tableaux. Elles pendent parfois du plafond comme des lustres (N°24, 2012), au point de passer inaperçues dans l’espace d’une galerie d’ailleurs doublement spécialisée dans le design et l’art contemporain. D’autres encore reposent sur le sol,  comme du mobilier, ou à la manière de sculptures et d’accessoires de théâtre comme N°25 (2012), gigantesque tour de Babel, qui en évoque les représentations picturales par les peintres flamands de la fin du XVIe siècle.

NEUF ET VIEUX

Cette tour de Babel, immédiatement reconnaissable, est parfaitement représentative de la tension merveilleuse qui anime la série des palettes. Celle-ci convoque en effet à la fois le souvenir d’images absolument familières de la culture occidentale – la Basilique Saint-Marc de Venise ; la coupole du rocher de Jérusalem, des fonds de tableaux de Giotto, comme dans N°9 (2009) – et le sentiment de n’avoir jamais rien vu de pareil, dès que l’on s’approche suffisamment des créations pour constater de quoi elles sont faites. Car Sansó ne fait pas disparaître la structure de la palette. Bien au contraire, il s’en inspire, laissant la dimension et l’état initiaux des palettes le guider dans l’élaboration de la composition. De même, les défauts, les accidents qui surviennent au détour d’un coup de ciseau jouent un rôle dans la détermination de l’émergence de la figure. (La part importante laissée à l’aléatoire dans la composition constitue un autre aspect prépondérant de l’œuvre de Sansó, qui pratique le dessin automatique depuis les années 1990.) Qui plus est, l’artiste déjoue les attentes du regardeur face à l’espace pictural bidimensionnel et la sculpture en trois dimensions : les palettes, comme son travail antérieur, opèrent entre la peinture et la sculpture, entre l’objet et l’installation. Sansó, avant tout artiste peintre, utilise les codes de la représentation picturale en perspective telle que l’invente la Renaissance (laquelle vise à procurer l’illusion de la profondeur) en travaillant avec la profondeur réelle des palettes.

L’artiste adapte donc ici sa pratique à un matériau moderne, qu’il transforme de façon à recréer des images et des objets anciens, dont la conscience contemporaine est imprégnée. Pour autant, le geste de Sansó n’est pas nostalgique : il ne s’agit pas d’un retrait de la réalité. L’opération de recyclage s’intègre dans une vision du monde profondément ancrée dans les nécessités de l’ici et du maintenant. Sensible aux enjeux écologiques contemporains, Sansó affirme également son scepticisme vis-à-vis de toute forme d’arrière-monde (y compris celui que promettait, dans les années 1960, la conquête de l’espace, « mythe moderne » en train de s’écrouler, selon les dires de l’artiste). Ainsi, la série des palettes signale que l’être humain moderne doit désormais faire avec ce monde qui lui est donné, sans chercher d’au-delà.

FAIRE LE MAXIMUM AVEC LE MINIMUM

Et en dépit de leur aspect visuellement anachronique, les palettes de Sanso ne se situent pas non plus en-dehors du monde de l’art contemporain. En atteste une référence profondément sarcastique au marché de l’art et ses stars. N°10 (2009) représente Damien Hirst nu, à l’exception de ses fameuses lunettes de hipster. Ses parties génitales sont recouvertes à la feuille d’or ; son corps semble encastré dans une sorte de caisson ; sa position parait quasi-christique, si ce n’est qu’il a les mains derrière le dos. Hirst avait produit l’année précédente un veau d’or, (Golden Calf, 2008). Dans cette œuvre de Hirst, la technique de prédilection de cet artiste (exposer des carcasses dans le formol) était complétée par l’ajout d’un disque d’or sur la tête de l’infortuné animal. Golden Calf inscrivait ainsi une relation tautologique entre l’œuvre d’art en tant qu’objet inscrit dans le marché, et la notion d’idole. Peut-être Hirst proposait-il là un commentaire pince-sans-rire sur l’état du monde de l’art. En tout cas, ce que rappelle littéralement N°10, c’est que Hirst s’est fait des couilles en or grâce à l’adoration aveugle du marché. Et qu’il ne mérite pas grand-chose d’autre que d’être mis en boîte.

Plutôt que de mettre en place des dispositifs excessivement dispendieux et extravagants afin de rappeler, non sans prétention, la fragilité de la vie humaine, comme ne cesse de le faire Hirst avec ses innombrables variations aussi fatalistes que simplistes sur le thème du memento mori, l’art de Sansó, humaniste et optimiste sans verser dans le vœu pieu ni chercher à donner des leçons, souligne l’une des beautés de l’humain : la capacité à créer à partir des choses les plus humbles – à faire le maximum avec le minimum.

Il faut donc courir admirer l’exposition rue de la Fontaine au Roi. Et si, d’ici le 22 mars, il n’est plus temps, la Galerie italienne exposera des œuvres de Sansó au Pavillon des Arts et du Design (PAD) Paris, du 27 mars au 1er avril.

 

« Bernat Sansó B.S.E. L’Autre monde » a lieu à la Galerie italienne jusqu’au jusqu’au 22 mars 2013.

Biographie de l’artiste

 

Galerie Italienne
75, rue de la Fontaine au Roi - 75011 Paris
info@galerieitalienne.com
tél +33 (0)1 49 29 07 74
Horaires
lundi 10h-16h, mardi-ven 10h-19h, sam 14h-19h
 

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