Expositions

[SAM a vu] Bob Dylan : l'explosion rock

Par Pierre Michel   
Le 14/03

La Cité de la musique retrace les années fastes de Bob Dylan, de 1961 à 1966, dans une exposition malheureusement trop superficielle et succincte.
Bob-dylan
© Sony Sandy Speiser

The day after the revolution

« Tout le monde se rappelle où il était le jour où Kennedy a été abattu. Je serais curieux de savoir combien de personnes se rappellent où ils étaient lorsqu’ils entendirent pour la première fois la voix de Bob Dylan. » Cette remarque, on peut la lire dans l’excellent livre de Greil Marcus Like a rolling stone : Bob Dylan, à la croisée des chemins (Galaade, 2005). C’est un de ses amis qui lui fait cette réflexion. Greil Marcus lui s’en souvient parfaitement : c’était au début du mois d’août 1963, « dans un champ du sud du New Jersey » lors d’un concert de Joan Baez. Tout le monde connaissait le visage de la chanteuse – elle avait fait la Une de Time –, mais moins celui de Bob Dylan. Elle le présenta et l’invita à chanter quelques chansons. « J’étais cloué au sol. J’étais bouleversé… C’était une voix qui évoquait des routes bloquées, des labyrinthes à demi éclairés remplis d’indices et de signes, le tout entrecoupé d’un humour distant et rusé et un sens des secrets qui sont trop précieux pour être divulgués. La performance était à la fois sans prétention, sans visage, unique, perverse, agréable et effrayante. » Voilà la première fois de Greil Marcus. La première des nombreuses premières fois lorsqu’il s’agit d’écouter Dylan. 

Reliques

© Sony, Don Hunstein

On peut difficilement reprocher à une exposition de ne pas faire état de ce genre de sensation. Ce n'est pas forcément le lieu, ni l'objectif. Mais lorsqu’il s’agit de Bob Dylan, quelque part cela touche forcément à ça. Au delà de la fascination, du culte et des zones d’ombre qu’on espérera voir s’éclairer – comme le fameux accident de moto de 1966 qui marqua un tournant dans la vie de Bob Dylan -, on aimerait qu’il transpire quelque chose de cette exposition, et que cette époque, celle donc d’une « explosion rock », nous saisisse davantage. Chronologique – mise à part la partie consacrée à Bob Dylan et la France –, la scénographie emmène le visiteur des premières années à la dernière – 1966 – et la révolution « Like a Rolling Stone ». Pas spécialement bien conçu, l’emboîtement des salles fait justement parfois perdre la chronologie des événements et sauter malgré soi des étapes avant d’y revenir, une fois la lacune constatée.

Des influences, parmi lesquelles on compte bien entendu Elvis Prelsey, mais aussi et surtout Woody Guthrie, LA référence de Dylan, ou encore le Kingston Trio, qui popularisa la chanson folk, au fameux concert de Newport où Dylan se fera huer par les puristes qui ne conçoivent pas que l’on puisse utiliser une guitare électrique. « Bob Dylan : une explosion Rock » retrace ce parcours fulgurant, d’une créativité folle, que le chanteur ne connaîtra plus vraiment par la suite.

Mais au lieu d’imprégner l’atmosphère de la présence fantomatique de l’ancien protest singer, le commissaire d’exposition Robert Santelli propose des reliques sans grand intérêt comme les guitares Dean Martin de Dylan ou de Presley, quelques pochettes de disques et une narration qui ne s’adresse qu’aux novices. Alors oui, les clichés de Daniel Kramer sont remarquables, offrent une fenêtre ouverte sur l’intimité du chanteur tout en veillant à l’édifier en icône et à l’élever au rang de rockstar. Mais exposées à part, peut-être auraient-elles gagnées à être intégrée au récit, à l’étoffer et à lui donner du relief.

Quant au rapport de Dylan à la France, on serait tenté de dire que l’on s'en cogne complètement le coquillard. Comme de voir Bob Dylan marchant aux côtés de Johnny Halliday qui, après Jimi Hendrix, n’est plus à un ami imaginaire près.

La rivière sans retour

Et puis surtout rien, ou très peu sur la chanson « Like a Rolling Stone », si ce n’est rappeler, pour ceux qui ne le savent pas encore, qu’elle constitue une révolution musicale. On mentionne qu’elle fait 6 minutes alors que les chansons d’alors adoptaient le format 3 minutes 30. D’accord. Très bien. Mais pas un mot, rien n’est fait pour suggérer l’ampleur du bouleversement que cette chanson a pu être et reste encore.

« Lorsque, pour le beat d’ouverture du morceau de six minutes, le batteur fit claquer sa baguette, le son – une sorte d’annonce, puis un abîme de silence, puis une fanfare qui s’élève, et enfin la chanson – marqua un moment où toutes les personnes embringuées dans la musique moderne se retrouvèrent engagées dans une folle bataille pour décrocher un prix que personne ne prit la peine de nommer : tout simplement le plus grand disque jamais fait, voire le plus grand disque que l’on entendrait jamais. » (Greil Marcus)

C’est ça, « Like a Rolling Stone » : un retournement complet de situation. Il n’est plus simplement question de lutte dans les charts, de semaines consécutives à la tête du billboard et du nombre de 45T vendus, mais de se diriger vers les sommets et de laisser tout le monde au pied de la montagne. En 1965, Dylan l’a fait, avec cette chanson qui déploie un désir qui jamais ne retombe, mais se tend toujours plus, qui avance et se déploie par accumulations de strates successives.

Un côté « après moi le déluge » et une manière de bien faire comprendre que non, les gars, vous ne pourrez plus jamais écrire comme si cela n’avait jamais existé. Il ne laisse pas alors une simple trace dans l’histoire, mais fait corps avec elle et inonde le monde.

S’il est unique, c’est précisément parce qu’il devient multiple, se déploie grâce à une chanson comme un énorme roulement qui embarque tout sur son passage. Et après ça plus rien. Un silence qui nous dit qu’il va bien falloir maintenant se démerder avec ça et que personne ne pourra faire semblant de ne pas l’avoir entendue. Que même des décennies après, cette masse bouge et vibre toujours, pas érodée une seconde par le temps, ni asséchée. Un torrent, une rivière sortie de son lit et qui n’est pas prête d’y retourner.

 

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