En librairies

ALEKSANDER WAT, POÈTE-SIÈCLE

Par Anthony Poiraudeau   
Le 19/07

Le poète polonais Aleksander Wat (1900-1967), par sa vie au plus près des tumultes du vingtième siècle tout autant que par la force et l’à-propos historique de ses œuvres, mériterait de figurer en bonne place dans le panorama des avant-gardes littéraires européennes. S’il demeure très méconnu hors de son pays, plusieurs de ses œuvres ont récemment été traduites en français.

À peu de publications près, Aleksander Wat serait une personnalité à classer parmi les artistes sans œuvre, à la façon d’un Jacques Vaché, consacré post mortem par André Breton plus grand artiste surréaliste, sans avoir jamais composé d’œuvre à proprement parler. Si la production poétique effective d’Aleksander Wat le range hors de cette catégorie, la rareté des œuvres qu’il publie au cours des soixante-sept années de son existence étonne, si on la rapporte à son importance d’écrivain et à l’ampleur de sa vie littéraire. Bien qu’il ne publie de son vivant (hormis des articles de revue) qu’un long poème en prose, quelques recueils de poèmes en vers et un recueil de nouvelles, Aleksander Wat est un des écrivains polonais les plus importants du vingtième siècle, et si la littérature polonaise n’était pas si méconnue en France, il pourrait y être considéré comme un des auteurs de premier plan des avant-gardes littéraires de l’entre-deux guerres.

ENFANT DU SIÈCLE

Aleksander Wat a peu publié. C’est d’abord en raison de l’intensité avec laquelle sa vie embrasse l’histoire du vingtième siècle. Il naît en 1900 dans une famille juive de Varsovie, et mène dès son plus jeune âge une riche vie intellectuelle, nourrie de très abondantes lectures et baignée de la richesse culturelle de son milieu, où se rencontrent les cultures russe, allemande et juive (et plus indirectement celles venues d’Europe occidentale, notamment de France). La Pologne de l’époque est sous domination politique russe, prussienne et austro-hongroise, et les Chwat (le patronyme de naissance d’Aleksander), commerçants de profession, forment une famille cultivée et amatrice d’art. Aleksander Wat, doué pour les langues et excellent étudiant en philosophie, accumule tout au long de sa vie une immense érudition et une grande curiosité pour la vie politique et intellectuelle de son époque. Animé d’un vif esprit de révolte et d’un fort appétit de vivre intensément, il est, à à peine vingt ans, parmi les tous premiers poètes polonais à se lancer dans les avant-gardes turbulentes, en étant un des pionniers polonais du futurisme.

C’est habité de la même recherche d’une vie intense, et intellectuellement riche, qu’il visite l’Europe, à la recherche de partenaires pour créer des revues d’avant-garde. À la fin des années 1920, devenu communiste (même s’il n’adhère pas au parti), il fonde et dirige sa revue la plus célèbre, le Miesięcznik Literacki (le Mensuel littéraire), revue procommuniste dont la postérité est importante dans l’histoire littéraire polonaise. En 1931, le régime autoritaire du Maréchal Józef Piłsudski interdit de nombreuses activités et publications procommunistes, dont le Miesięcznik Literacki — Wat est alors emprisonné plusieurs mois. De la fin des années 1920 jusqu’à la fin des années 1930, Aleksander Wat se consacre surtout à ses activités de critique, d’animateur de revue et d’éditeur (il est le directeur littéraire de la maison d’édition Gebethner & Wolf de 1933 à 1939). Il est alors un acteur important de la vie des lettres polonaises.

Lorsqu’en septembre 1939 la Pologne est envahie par l’Allemagne nazie, la judéité et les activités communistes de Wat le font rechercher par la gestapo. Il doit quitter Varsovie pour rejoindre la partie orientale du pays, que l’Armée Rouge a envahie à son tour, et se retrouve à Lvov (ville aujourd’hui ukrainienne) avec son épouse Paulina, surnommée Ola, et leur fils de huit ans, Andrzej. Si le contexte politique extrêmement explosif le contraint à poursuivre ses activités littéraires au sein du système politique inféodé à Moscou, Aleksander Wat n’est alors plus communiste. Il ne l’aura été que quelques années, avant que l’omniprésence policière inhérente au système soviétique et l’éradication de l’âme au sein du système de pensée matérialiste léniniste lui fassent définitivement abandonner les convictions communistes qu’il avait un temps adoptées. Jusqu’à la fin de sa vie, la pensée et à la poétique de Wat demeureront farouchement opposée aux structures mentales et esthétiques communistes. C’est une raison précise de la rareté de ses œuvres : il refusait absolument de commettre le moindre texte littéraire soumis aux critères esthétiques officiels des États communistes (après avoir un temps accepté les avant-gardes artistiques, les dirigeants communistes, en URSS comme dans les pays satellites, avaient imposé aux productions artistiques des contraintes formelles et thématiques extrêmement strictes, notamment celles du réalisme socialiste).

Ola Wat et Aleksander Wat

À CONTRE-COURANT

Devenu avant-gardiste à la fin des années 1910, dans un pays situé assez à l’écart des modernités artistiques, puis, à la fin des années 1920, communisant dans un pays hostile au communisme, Aleksander Wat se retrouve, à l’orée des années 1940, hostile au communisme en plein système soviétique. Incapable d’adhérer aux doctrines du pouvoir, il pousse l’esprit de rébellion jusqu’à certaines provocations qui lui valent une arrestation par le NKVD (le futur KGB) puis une déportation au Kazakhstan avec sa famille jusqu’en 1946. Après la guerre, de retour en Pologne, Aleksander Wat se voit confier un poste de rédacteur en chef au sein des éditions d’Etat polonaises, avant d’être démis de ses fonction en raison d’un anticommunisme qu’il ne cherche plus du tout à dissimuler. C’est alors qu’il se consacre davantage à la traduction, du russe (Dostoïevski, Tchekhov, Tourgueniev), de l’allemand (Joseph Roth, Heinrich Mann) et du français (Genet, Bernanos). Peu de temps après avoir pris publiquement position contre le réalisme socialiste, au cours d’une réunion officielle de l’Union des Écrivains, en 1952, Aleksander Wat est victime d’une attaque cérébrale, à la suite de laquelle il souffrira jusqu’à la fin de ses jours d’une maladie nerveuse incurable et très douloureuse, le syndrome de Wallenberg.

Tandis que sa santé est très diminuée, Wat semble alors connaître une meilleure reconnaissance : il reçoit l’autorisation de partir se soigner à l’étranger, ainsi que des bourses et des invitations à séjourner en France et en Italie, et lorsqu’en 1957, il publie son premier ouvrage littéraire depuis les années 1920 (le recueil de poèmes en vers Wiersze), il est gratifié du prix Nowa Kultura du meilleur livre de l’année. Les autorisations de sortie du territoire permettent à la famille Wat de ne plus revenir en Pologne après 1957, date à laquelle ils s’installent en région parisienne. En 1964 et 1965, il séjourne à Berkeley en Californie, où il amasse, sous forme d’entretiens avec un autre des plus grands écrivains polonais du vingtième siècle, le poète Czeslaw Milosz, l’énorme matériau de son ouvrage le plus dense et le plus massif, Mon Siècle (Mój Wiek), qui constitue un témoignage foisonnant de la traversée par Wat de l’histoire politique et littéraire dont il fut un éminent acteur (la parution de Mon Siècle sera posthume). Après être rentré de Californie, il retrouve la région parisienne, où le 29 juillet 1967, épuisé et désespéré par sa maladie incurable, qui ne lui laisse que de rares moments d’aptitude au travail poétique, Aleksander Wat met fin à ses jours.

Depuis quelques mois, les lecteurs francophones ont de nouvelles possibilités de lire Aleksander Wat. Jusqu’à peu, seul l’épais volume de confessions Mon Siècle avait bénéficié d’une traduction française (de Gérard Conio et Jean Lajarrige, publiée en 1989 aux éditions de Fallois et l’Âge d’Homme). En mars dernier, les éditions de la Différence ont publié, dans leur collection Orphée, un recueil de poèmes en vers intitulé Les quatre Murs de ma souffrance (poèmes composés pour la plupart au cours des années 1950 et 1960, traduits par Alice-Catherine Carls), et en décembre 2012, les éditions l’Âge d’Homme ont publié l’unique recueil de nouvelles écrit par Aleksander Wat, Lucifer au chômage (traduit par Erik Veaux), précédé dans le volume par la traduction en français (par Sarah Cillaire et Monika Prochniewicz) de la première œuvre littéraire de Wat : MOI d’un côté et MOI de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte.

MOI D’UN CÔTÉ ET MOI DE L’AUTRE CÔTÉ

MOI d’un côté et MOI de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte est une œuvre capitale du futurisme polonais. C’est un long poème en prose écrit par Aleksander Wat en 1919, dans un bouillonnement énonciatif et une liberté d’association d’images et de scènes qui rappelle Les Chants de Maldoror et Une Saison en enfer. Wat dit de ce texte qu’il l’a écrit « au cours de quatre ou cinq transes, en janvier 1919, avec 39°-40° de fièvre (la rougeole), puis lors de nuits d’hiver, retour de balades tsiganes excentriques, près de mon poêle en fonte. Je me suis mis en état de transe pour « libérer mes sorcières ». En drôle de Faust varsovien, à dix-huit ans, je me suis insurgé contre les livres, contre des années de vie dans les livres, je voulus « vivre ». »

La révolte de Wat contre la culture européenne, tout juste sortie de la boucherie de 1914-1918, et contre l’abondante assimilation qu’il en a lui-même effectuée, fait se précipiter dans MOI d’un côté et MOI de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte les figures mythologiques, les références littéraires, les éléments triviaux, les objets contemporains et la dérive mentale de l’auteur dans un délire tourbillonnant où le sens est malmené, où le patrimoine intellectuel et esthétique devient tout à la fois fatras et ornements d’une épopée de cauchemars et d’illuminations entremêlées, et où jaillissent les fulgurances poétiques.

Lourdes draperies sur tes cils bercés pour le sommeil.

Les harmoniques aux yeux bleus t’élèveront et te mèneront au-delà de l’ultima Thule.

Mon aimée, sache que nulle part les anges ne chutent de leur plein gré.

Les ombres pelotonneront la gueule écumée du spleen et celle du bichon et, enceintes, elles attendent.

Et les chansons de bouffon et les nostalgies du Graal, je les leur jetterai, qu’elles les dévorent et, muet, je me crucifierai en sombre contour.

CHASSE SUR LES BOULEVARDS. Les légendes violettes caressent le flanc, gonflé de désir, des journées de juillet. Soleil déchiré par des ménades mélancoliques « bas-bleu ». Les lys juteux en proie au désir de leur propre corps chuchotent dans la lumière d’étroits boucliers sonores. Chartreuse verveine et les heures ne veulent pas passer et se couchent à plat sur les tourbillons de basalte qui délirent en adagio des violets parfumés.

Les chiens aboient à la lune boréale dont le goût de parchemin froufroute dans la patte velue couleur café du Démiurge.

Dans un hamac ma Mère se berce, son volume orné de Barbey d’Orveilly à la main, et plisse ses cils pelotonnés de sommeil. J’embrasse les escarres de son corps…

Les chiens aboient.

2. La Notre-Dame- de Byzance et Lazare ressuscitant se flagellent aux sons des orgues orgiastiques. Dans une frêle cellule j’illumine la Vie de la Très Sainte Vierge. Ainsi passent mes heures.

Ô Christ, sauve-moi ! La chanson en sueur des cabarets me cingle.

Les griffons se repentent dans les larmes vertes du jour.

3. Impudeur du rouge à lèvres et lambeau des épaules dans l’infini. Et au fond — un tremblement pitoyablement enragé — la gambade de l’amour. De fenêtres sans lumières descendra l’Ange au lys de l’Annonciation. — Est-il artificiel ? »

Ola Wat et Aleksander Wat autour de leur fils Andrezj, à Paris en 1961

FUTURISME, DADAÏSME, SURRÉALISME

Aleksander Wat semble avoir, dès cette première œuvre, poussé à ses extrémités la radicalité formelle de la modernité littéraire, ce qui n’empêche pas ce texte d’occuper une place singulière dans les différents courants d’avant-garde. Les jeunes poètes modernistes polonais dont faisait partie Wat sont qualifiés de futuristes, en raison de l’influence qu’exerçait sur eux le futurisme russe (surtout Velimir Khlebnikov et Vladimir Maïakovski), et de la force de révolte et de bouleversement qu’ils ont tirée de celui-ci. Cependant, si MOI d’un côté et MOI de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte rejette l’esthétique traditionnelle, il n’exalte pas la vitesse des machines ou des villes, ni ne chante la gloire d’un homme nouveau, transformé par les possibilités inédites de la civilisation industrielle, comme le font les futurismes italien et russe. Au contraire, il est impossible de tirer du texte de Wat la moindre exaltation d’une quelconque civilisation (passée, présente ou future), ni même de conception progressiste de l’histoire, ce qui fait de Wat un avant-gardiste tout à fait paradoxal (la notion d’avant-garde, tout particulièrement dans le contexte moderniste du début du vingtième siècle, implique le projet de constituer l’instrument (en l’occurrence artistique) de l’avènement d’une société nouvelle et meilleure). Alors que le futurisme faisait l’apologie de la vitesse, de la machine et de la ville, domaines de la transformation de la société par la technologie humaine, Aleksander Wat recourt abondamment dans son texte à des registres de connaissance occultes et anciens (les références hermétiques abondent dans le bichon poêle en fonte, à commencer par Hermès Trismégiste), qui le rapprochent parfois d’une pratique poétique relevant du chamanisme.

S’il faut inscrire le bichon poêle en fonte dans un des courants de l’avant-garde, c’est certainement de l’anarchisme et de l’insurrection dadaïstes qu’il faut le rapprocher. Le texte est également à apparenter au surréalisme, dont il produit même une anticipation surprenante, puisqu’il s’agit probablement du tout premier texte littéraire écrit au moyen d’un procédé qu’André Breton consacrera comme caractéristique de la poésie et de l’esprit surréalistes : l’écriture automatique, que Wat nomme alors « écriture autoinstantanée » (André Breton définissant le surréalisme, dans le Premier Manifeste du surréalisme de 1924, comme « automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée »). Ce n’est que quelques mois après l’écriture du bichon poêle en fonte que Philippe Soupault et André Breton créeront le texte communément considéré comme première œuvre rédigée en écriture automatique : Les Champs magnétiques, qui est le point de départ du mouvement surréaliste (le bichon poêle en fonte a été écrit par Wat en janvier 1919, Les Champs magnétiques en mai et juin 1919). Au cours du vingtième siècle, la notoriété du texte de Wat ne dépassera guère les frontières de la Pologne et ne lui permettra pas de s’inscrire comme l’un des foyers actifs de la modernité littéraire, centrée sur l’Europe occidentale.

PROGRESSISME, CATASTROPHISME, SCEPTICISME

Les œuvres suivantes d’Aleksander Wat sont des nouvelles — alertes et drôles. Elles paraissent d’abord dans la revue Skamander (la publication d’un groupe homonyme d’auteurs entreprenant un renouvellement de la poésie polonaise par une poésie du quotidien, lyrique ou satirique, classique sur le plan formel et héritière des poètes romantiques), avant d’être réunies en 1927 dans le recueil Lucifer au chômage (qui dans la récente traduction publiée à l’Âge d’Homme est précédé par MOI d’un côté et MOI de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte). Après les radicalités de sa première œuvre, Aleksander Wat adopte, avec ses nouvelles, une prose de forme très classique, mais les thèmes et les idées développées dans ces fictions, qui sont toutes des récits philosophiques, témoignent d’une même conception de l’histoire, catastrophiste et sceptique, opposée à la notion de Progrès, que celle qui sous-tendait son inouï poème en prose. On y retrouve également la vaste érudition qui nourrissait déjà, par la multiplicité des références, des sources et des registres, le bichon poêle en fonte.

Dans la nouvelle Lucifer au chômage, qui donne son titre au recueil, Lucifer arrive sur terre pour offrir ses services à l’humanité. Il découvre un monde infernal où il lui semble que ses compétences diaboliques seront tout à fait adaptées, avant de progressivement prendre conscience que le mal a été tant disséminé en compétences spécialisées, et produit à des degrés d’efficacité si aboutis, qu’il y est désormais lui-même tout à fait dépassé : sa fonction est dorénavant accomplie par d’autres, mieux qu’il ne l’a jamais exercée lui-même. Parmi les personnes auxquelles il s’adresse, allant de désillusion en désillusion, se trouvent deux groupes de poètes, les uns prônant une inspiration traditionnelle, les autres modernistes : Lucifer, étrangers aux uns comme aux autres, se trouve alors dans une situation assez similaire à celle d’Aleksander Wat, avant-gardiste sceptique, embrassant son époque mais ne cessant de s’y placer à contre-courant, comme singularité irréductible perméable à l’ensemble des échos du monde :

- Vous empestez la métaphysique, dit le représentant de ce groupe [NDLR : de poètes modernistes], votre haleine a une odeur de magasin d’antiquités, votre visage est d’un marchand de vieilleries culturelles, et vous suintez une mélancolie cosmique. Toutes choses que nous abhorrons par-dessus tout.

- Vous n’êtes pas assez incompréhensible, déclara un autre, pour être un véritable poète. Nous venons en effet d’entrer dans une période de la civilisation où le renforcement de la spécialisation entraîne avec chaque progrès substantiel dans un domaine essentiel pour l’individu un recul dans tous les autres. Un bon physicien ou un médecin ne peut ainsi qu’être ignare en poésie. C’est la raison première d’une incompréhensibilité qui ne peut que se renforcer. Les poètes, je veux parler des vrais poètes, seront dans peu d’années enfermés dans des hôpitaux en tant que déments professionnels, à moins qu’ils n’obtiennent pour la poésie le droit à la spécialisation dont bénéficie par exemple la mathématique qui, hormis certaines données élémentaires, n’est plus accessible qu’à des spécialistes.

Prenant froidement congé, Lucifer alla s’assoir à la table des poètes du groupe opposé.

- Il n’y a pas de nouvelle ou ancienne poésie, dit leur chef. Il y a toujours eu, il n’y a et n’y aura de poésie que bonne ou mauvaise. La bonne poésie, c’est le talent. Le talent est un don de Dieu. Oui, le talent est un don de Dieu, et donc vous ne pouvez le conquérir ! Les mots sont comme des arbres. Veillons à ce que l’ennemi ne s’insinue pas entre les branches, le mauvais esprit, le serpent tentateur ! Mais peut-être, ajouta-t-il après un temps, ne suis-je qu’en train de débiter des âneries.

Le second était plus décidé.

- Vous n’avez pas de talent, dit-il. La preuve ? Parole d’honneur.

AUX PRISES AVEC LE TROP

Cette position dans le monde semble avoir été celle d’Aleksander Wat tout au long de sa vie, depuis sa première œuvre jusque dans les entretiens avec Czeslaw Milosz composant Mon Siècle, où Wat expose en ces termes sa conception quant aux possibilités d’adopter un point de vue sur le monde et l’histoire :

On en était arrivé au point où il y avait trop de tout. Trop d’hommes, trop d’idées, trop de livres, trop de systèmes, trop de tout, quoi ! Or ce qui, selon les anthropologues d’aujourd’hui, fait l’homme, ce qui fait toute société humaine, c’est le besoin de mettre de l’ordre dans cette multiplicité. Car cette multiplicité est aujourd’hui si effrayante, elle est devenue à ce point démesurée qu’un esprit raffiné est incapable de s’en sortir. Je ne crois pas qu’aujourd’hui quiconque se présente avec un système philosophique à lui, existentialiste ou non, pragmatiste, positiviste même, puisse le faire avec une parfaite honnêteté intellectuelle. C’est-à-dire qu’il n’ait pas connaissance, dès qu’il ouvre la bouche, des contre-arguments fondamentaux, irréfutables, que l’on peut avancer contre son système. Pour pouvoir aujourd’hui se présenter, je ne dis pas avec un système, mais avec une pensée cohérente, il faut commettre une malhonnêteté. Rejeter en silence les contre-arguments que l’intelligence et la mémoire, la lecture aussi, vous suggèrent. Il faut faire un choix, et ce choix ne peut reposer que sur une malhonnêteté intellectuelle. De nos jours, un homme intellectuellement honnête — au sens plein du mot honnêteté — ne peut être qu’un rustre ; à moins qu’il ait la faculté de se mentir à soi-même. Mais la capacité de se mentir à soi-même que l’histoire du stalinisme a mise en évidence chez les intellectuels — ceux d’occident tout particulièrement — est monstrueusement développée.

Aleksander Wat est un poète aux prises avec le trop, avec le profus débordant de toute part, avec le surabondant et la multiplicité, car c’est un esprit qui absorbe tout ce qu’il rencontre. Par son érudition et sa mémoire encyclopédiques (elles sont perceptibles dans ses œuvres et manifestes dans Mon Siècle), par la masse d’expérience et de pensée qu’il charrie et par l’ambition de ses projets, Aleksander Wat est un écrivain de très vaste ampleur (Milosz en témoigne dans sa préface à Mon Siècle : « Ou bien était-ce son grand œuvre encore non écrit qui ouvrait la porte à la douleur au moment précis où rien ne l’empêchait plus de se mettre à la besogne ? Pendant ses premières semaines à Berkeley, ces semaines d’euphorie, Wat avait fait des plans véritablement inquiétants par les dimensions de ce qu’il attendait de lui-même, comme par la liste des lectures qu’ils supposaient et le nombre de pages qu’il faudrait imprimer. »).

L’âme et l’esprit d’Aleksander Wat ont un peu eux-mêmes la taille d’un monde et les dimensions d’un siècle, si bien que, même dans la rareté de sa production littéraire, passe l’immensité de ce dont sa vie et son écriture ont produit la décantation.

Aleksander Wat et son petit-fils, au parc de Sceaux en 1962

 

Lire Aleksander Wat en français :

-Mon Siècle : confession d’un intellectuel européen, de Fallois/L’Âge d’Homme, 1989

-Lucifer au Chômage précédé de MOI d’un côté et MOI de l’autre côté de mon bichon poêle en fonte, L’Âge d’Homme, 2012

- Les quatre Murs de ma souffrance, La Différence, collection Orphée, 2013

 

Tous les commentaires

Les commentaires

Plus de Vu, lu, entendu

Cher openspacer, travailleur acharné du......

Musique le 16/03

« Un bon personnage doit me surprendre et le......

En librairies le 13/02

Dans Tahrir, place de la Libération, Stefano......

Cinéma le 11/02

Les articles les + lusLes Standards de SAM

Ressources humaines

Parce qu’à travers chaque être humain, un espace unique et intime...

Ressources humaines, le 04/05

Actuel

Les équipes de France et d’Allemagne de football s’affrontent ce...

Sport, le 06/02

Videoscope

À l’heure où l’idéal de transparence innerve les discours de...

Videoscope, le 05/03

publicité