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[Portrait] DBC Pierre : La Grande Bouffe

Par Mathilde Janin   
Le 04/04

Son premier roman l’avait propulsé de plasticien fauché à vainqueur du Booker Prize. La vie de Dirty But Clean Pierre est ainsi faite : montées subites et sévères décentes – une dynamique au cœur de son nouveau roman.
(c) Philippe MATSAS/Opale/ Editions PAVOT RIVAGES

« Il n’existe aucun terme pour qualifier ma situation. D’abord parce que j’ai décidé de me suicider. Ensuite à cause de l’idée suivante : inutile de le faire sur-le-champ. »

C’est sur ces mots que s’ouvre le nouveau DBC Pierre, Light’s out in Wonderland (Woosh ! en VF). « Woosh ! », c’est l’exclamation que lance Gabriel Brockwell, jeune dandy déprimé par l’économie de marché, chaque fois qu’il passe de la plus sévère tristesse à la plus grande exaltation – qu’il appelle respectivement « limbes » et « nimbes ». « La structure du livre en épouse le thème : la décadence, les derniers moments du capitalisme. Le XXe siècle a épuisé toute nos idéologies. Nous sommes actuellement dans un entre-deux, attendant la suite des événements. Quelque chose n’en finit pas de mourir : c’est ce que Gabriel désigne par "limbes". Les nimbes évoquent quant à elle cette sensation très particulière de perfection (de délassement, de confiance en soi, d’ouverture aux autres, d’accomplissement) que l’on atteint hélas uniquement sous l’emprise de drogues ou d’alcool – et encore, généralement, pas avant le quatrième verre. C’est ce sentiment que Gabriel traque tout du long du livre, de la même manière que le capitalisme avant lui l’a traqué, jusqu’à sa perte. »

Marx Brother

On l’a compris, ce jeune de vingt et quelques années porte mal son prénom angélique. Si l’on observe attentivement, on constate cependant que ses initiales sont G.B. : Grande Bretagne, « le berceau du capitalisme » dit Pierre.
L’écriture du roman a débuté en 2006, lorsque Pierre a entendu pour la première fois parler d’un crédit hypothécaire nommé subprime. « L’idée d’une récession mondiale était donc, à l’époque, un fantasme de ma part. Mais un fantasme justifié : un enfant aurait pu prévoir où nous conduirait le fait de prêter à des gens qui ne peuvent pas rembourser. Et pourtant, nous avons accepté cela. Ca me rappelle cette citation de Lawrence Durell : "Tout est plausible ici puisque rien n’y est réel. » Nous vivons dans l’époque du plausible, une époque purement spéculative." »

Arm und sexy

Bien qu’il ait prophétisé la crise mondiale, DBC Pierre n’avait pas vu venir le rôle qu’y jouerait l’Allemagne : il oppose aux facéties britannique de Gabriel la rigueur de ses compagnons germaniques en situant une grande partie du roman à Berlin. Gabriel a certes décidé de se foutre en l’air, mais pas avant d’avoir organisé une ultime bringue où il pourrait baigner dans les nimbes comme un fœtus dans du formol.

« Le Tempelhoff était le lieu idéal pour situer cette bacchanale finale. Formellement, le bâtiment fait plusieurs kilomètres de long et recouvre une véritable ville souterraine. Symboliquement, il a failli être racheté en 2008 par le groupe Estée Lauder qui voulait y installer une clinique esthétique pour les ultra-riches, qui auraient pu s’y rendre directement en jet. Il réunit également tous les paradoxes de Berlin : certes, c’était l’aéroport du Reich, mais il a aussi servi à sauver de nombreuses personnes durant le blocus de la ville. » Pierre y a lui-même festoyé avec des copains en 2008, peu de temps avant qu’y soit organisée une des plus grosses raves d’Europe.
Juste après, le building a fermé. « Il y a eu un referendum concernant sa clôture. Même Angela Merkell était pour qu’il reste ouvert mais il n’y a pas eu suffisamment de participants au vote pour obtenir cela : les Berlinois avaient d’autres préoccupations. Comme beaucoup d’autres lieux de la ville, il va rester à l’abandon. »

Le Portrait de Gabriel Brockwell

L’une des influences du livre, c’est bien sûr le Dorian Gray d’Oscar Wilde. A l’instar de ce personnage, Gabriel refuse de vieillir. Sauf que dans son cas, vieillir ne signifie pas se faner mais devenir adulte. « Il fait parti de la troisième génération d’éternels enfants. Je pense que la menace nucléaire, née dans les années 1950, a créé le sentiment qu’il n’y avait pas de lendemain, que tout allait s’arrêter en un instant. En réaction, les gens se sont mis à boire des cocktails, puis à s’acheter des Harley. Ils ont cessé d’épargner pour les générations futures, ont dilapidé leur argent dans des plaisirs immédiats. Le long terme a été désinvesti ; l’idée du temps comme un continuum, brisée. »

Gabriel se retrouve dans une position infantile et « blâme son père de cela, bien qu’il se comporte de la même manière ». Mais contrairement à son père, il tente toujours de réparer les dégâts qu’il cause, quitte à mettre encore plus le bazar. « Je voulais qu’à travers lui émerge une lueur d’espoir, l’idée d’un éventuel changement des mentalités. D’un éventuel avenir. A travers la population germanique, il trouve ce qu’il cherche : des individus qui n’ont pas eu ces soixante années de lâcher prise, qui étaient trop occupés à restaurer leur pays et à s’amender du passé. Ils étaient trop pauvres et trop honteux pour les cocktails. »

Bacchanale Cow-Boy

Gabriel n’est donc pas antipathique aux yeux de son créateur. On sent même dans le roman une certaine tendresse à son égard. « Si je devais choisir un compagnon de fête, ce serait lui mais ça ne veut rien dire : moi aussi, je suis un enfant ; moi aussi, je suis irresponsable, drogué, alcoolique. J’ai une certaine nostalgie pour les années de ma vie où j’aurais pu, qui sait, être transformé en homme responsable. » Cela lui vient peut-être de sa jeunesse dans les quartiers huppés de Mexico City . « On a un sens différent du bien et du mal là-bas. L’argent peut tout acheter, il n’y a donc pas besoin de s’embarrasser d’une morale. J’ai été cet enfant extrêmement riche, puis cet adulte extrêmement pauvre. Aujourd’hui, je flotte entre les deux. »
Que choisirait-il alors, entre redevenir un artiste fauché ou un bourgeois égoïste ? « Le bourgeois connard, sans hésiter. Soyons réalistes : c’est plus enviable que pauvre trou du cul. »

 

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