En librairies

[Interview] Maylis de Kerangal : L'écriture comme ligne de fuite


Le 03/04

« L’espace-temps de Tangente vers l’est a deux sources : pour l’espace, il y avait mes idées préalables et il y a eu l’expérience, pour le temps, la lecture à voix haute des cent feuillets du texte à la radio. »
Maylis-de-kerangal-paris

Photographies de Léo-Paul Ridet 

Après avoir remporté un grand succès, et le prix Médicis, avec son précédent roman Naissance d’un pont (éditions Verticales, 2010), Maylis de Kerangal est de retour sur les tables des librairies depuis début 2012, avec Tangente vers l’est, un roman bref et alerte né d’un voyage en Transsibérien et d’un feuilleton radiophonique pour France Culture. Du début à la fin de cette nouvelle œuvre, on retrouve la grâce, l’ampleur et la vivacité de l’écriture qui avaient fait de Naissance d’un pont une si belle réussite littéraire.

En nous faisant suivre l’égarement d’un jeune conscrit russe voulant déserter et d’une Française en rupture amoureuse, tous deux passagers du Transsibérien, Maylis de Kerangal poursuit sa mise en forme du mouvement des humains et de la matérialité des territoires, deux axes centraux chez elle, manipulés avec brio. En toute fin de roman, à la descente du train, on lit ce qui semble être un énoncé succinct du cœur de sa recherche romanesque : « Comme si le mouvement seul activait leur langage, comme si hors du train, hors de la fuite, il n’était plus de geste, plus de chant et que tout devait enfin s’arrêter. »
Le mouvement est le langage littéraire de Maylis de Kerangal, comme si les deux étaient chez elle indissociables.

Alors que vient également de paraître un tout nouveau livre, Pierre feuille ciseaux, qu’elle cosigne avec le photographe Benoît Grimbert, nous assistons, avec ces nouvelles livraisons, à l’avancée d’une œuvre en développement, dans sa consistance et sa singularité, qui avive l’attente impatiente de la suite, très prometteuse.

Rencontre avec Maylis de Kerangal, pour parler d’un voyage en Russie, d’expérience du territoire, de longueur de phrases, et du contexte d’écriture de ses deux nouveaux livres.

Le Transsibérien

Tangente vers l’est fait suite à un voyage que tu as effectué en Transsibérien, en juin 2010. Comment s’est-il déroulé par rapport au travail ? Le temps des trajets et des escales ? Etait-ce un temps de solitude ou de sociabilité ? Un temps de travail ?

Le trajet Moscou-Vladivostok, fait d’une traite, dure une semaine. Là, il était étendu sur trois semaines, dont j’ai fait les deux dernières, de Novossibirsk à Vladivostok - les deux tiers orientaux la ligne. C’était un voyage organisé par Culturesfrance, un organisme qui dépend du Ministère des Affaires Etrangères, et par des organismes publics russes, dans le cadre de l’année France-Russie – des écrivains russes étaient venus en France, puis un groupe de quinze écrivains français allait en Russie.
Il y avait donc un aspect diplomatique, de représentation officielle. Nous n’étions pas une bande d’aventuriers en balade. Sans que ç'ait été le luxe, nous voyagions en privilégiés, en première classe d’un train qui en comporte trois. Je le précise car d’un point de vue politique (et en général), il est important de savoir où on est et de ne pas se raconter d’histoires.
Aussi, c’était un voyage collectif presque tout le temps : dans le train, où nos compartiments étaient à deux couchettes ; pendant les escales, où on nous emmenait visiter des sites et rencontrer des gens ; et pour les repas, où la situation nous tenait à une certaine courtoisie. Il n’y avait qu’à l’hôtel, pendant les escales, qu’il était possible de s’isoler, par exemple pour écrire. C’était la première fois que j’allais en Russie, sans parler russe, connaissant peu de choses à la Russie. L’invitation était donc un appel à satisfaire ma curiosité.

Et pour cinq auteurs du voyage, dont Mathias Enard et moi, il y avait aussi la commande de France Culture de tirer de ce voyage un texte couvrant 2h30 de temps radiophonique, en cinq tranches d’une demi-heure. Pour ça, il fallait travailler très vite : je suis rentrée mi-juin, l’enregistrement était début juillet. J’ai écrit le texte Lignes de fuite, qui est la base de Tangente vers l’est, dans un temps de décharge d’émotion suite au voyage, qui a quand même été une expérience assez extraordinaire pour moi.
J’avais commencé à l’écrire dans le train, dans un trip un peu romantique, mais je me suis vite rendue compte que j’avais surtout envie de vivre le voyage, pas de m’en retrancher en passant du temps devant l’ordinateur. J’ai donc préféré me laisser vivre l’expérience, et c’est quelques jours après être rentrée que j’ai commencé à écrire.

« Régler sensoriellement les indicateurs du monde »

Avant le Transsibérien et Tangente vers l’est, tu avais séjourné en Californie pour travailler à Naissance d’un pont. Ton tout nouveau livre, Pierre feuille ciseaux, découle d’ateliers réalisés en Seine-Saint-Denis, les lieux de l’intrigue. La prise de connaissance directe des territoires de tes fictions est-elle incontournable pour toi ?

D’un point de vue théorique, je dirais que ce n’est pas nécessaire. Ca signifierait qu’on devrait toujours aliéner sa fiction au réel. Un lieu est, de plus, déjà renseigné par d’autres lectures, par le cinéma, l’histoire politique, etc.
Dans Tangente vers l’est, il y a une séquence où le personnage d’Hélène se remémore des connaissances dont elle disposait sur la Russie avant d’y venir, mais qui n’opèrent plus une fois qu’elle y est. On peut être déjà renseigné sur un pays d’une manière qui fait écran, ou qui vectorise autrement.
Cependant, quand je me suis donné le Golden Gate comme référence pour écrire Naissance d’un pont. J’étais déjà allée deux fois à San Francisco, et j’y suis retournée pour régler sensoriellement les indicateurs de la matérialité du monde, qui comptent beaucoup pour moi : l’expérience physique, la lumière, la qualité de l’air, la configuration des lieux, etc. Ca permet une captation sensible qu’on peut capitaliser et qui fait trace dans l’écriture.

Dans Ni fleurs ni couronnes, de 2006, j’assemble deux textes, un qui se déroule en Irlande et l’autre sur l’île de Stromboli. Je n’étais jamais allée en Irlande quand je l’ai écrit, le texte comporte pourtant des villes situées, de l’environnement naturel, des scènes de bourg. Par contre, j’avais fait de longs séjours au Stromboli. Ces deux textes disent deux types de rapport au lieu : pour l’Irlande, c’est mon imaginaire, nourri de sources littéraires, cinématographiques ou poétiques, qui irrigue le texte, et pour Stromboli, c’est tout ça plus le fait que j’ai réellement effectué l’ascension nocturne du volcan dont je fais le récit.

Dans le cas de Tangente vers l’est, c’est parce que je suis allée en Russie, et parce qu’il y a eu cette demande de France Culture, que j’ai écrit ce texte, sinon je ne sais pas si j’aurais écrit sur la Russie. Pour la génétique de ce livre, la commande de France Culture est plus décisive que le fait d’être allée en Sibérie, car elle imposait un format : un texte qui puisse être lu en deux heures et demie de temps radiophonique, c’est-à-dire cent feuillets. Serge Daney dit du cinéma que c’est l’invention d’une durée. Pour moi, la littérature, c’est aussi l’invention d’une durée, une durée de lecture, une durée de montage, etc. L’espace-temps de ce livre a ces deux sources : pour l’espace, il y avait mes idées préalables et il y a eu l’expérience, pour le temps, la lecture à voix haute de ces cent feuillets à la radio.

« Une phrase comme un filet, que je lance et que je tire »

Sur le plan stylistique, ta phrase s’étend en longueur, s’entraîne dans son élan. Elle donne l’impression d’une écriture rapide, comme si elle était dictée rythmiquement par une musique, et pour son contenu par une série d’images.

Depuis Ni Fleurs ni couronnes, je stabilise une forme de phrase qui veut être totale, comme un filet que je lance et que je tire, un peu attrape-tout. On peut la voir comme une vaste description, mais qui agrège du dialogue, de la pensée. La description elle-même n’est jamais seulement la consignation d’un décor : j’essaie qu’elle soit une décharge vivante, d’y faire fluctuer, à l’intérieur d’un même milieu, la température, les espaces, la lumière, les actions des protagonistes, les dialogues qu’ils échangent. De fait, elle est longue, mais elle se redéclenche, elle rebondit.

Pour Tangente vers l’est, la phrase s’indexe un peu sur ce train qui avance à une vitesse constante, dans son élan qui n’est pas en accélérations. La commande de France Culture joue aussi un rôle ici : un texte destiné à la lecture à voix haute implique un gros travail sur le rythme. D’habitude, je règle tout à voix haute : c’est à l’oral que j’ai stabilisé le texte de Naissance d’un pont. Mais lire à voix haute en travaillant dans ma piaule et devoir enregistrer à la radio sont deux choses bien différentes. Dans le second cas, l’oralité est presque la première intention du texte. Ou la deuxième. La première intention, c’est le format de cent feuillets, et la deuxième, c’est que ça va être lu à l’oral.

La phrase longue a différents représentants. Celle de Claude Simon ne cesse de s’ouvrir, si bien que la question de devoir la refermer ne se pose plus vraiment, celle de Pierre Michon est une tension du début à la fin, toujours aimantée par le point. Ta phrase relève davantage de la deuxième catégorie, elle a une tension vers le point, vers le moment où elle va retomber.

Ce sont deux auteurs que je lis beaucoup. Je suis plus du côté de Pierre Michon que de l’immense horizon de la phrase de Claude Simon, en effet. Dans ma phrase, il y a un moment où la tension se focalise. J’aime la phrase de Simon : elle est admirable, parce que, comme dit Gilles Deleuze, elle ne fait pas le point. Ce n’est qu’une ligne de fuite.
Deleuze en parle dans Dialogues, avec Claire Parnet. Il associe Simon aux écrivains « qui ne font pas le point » - des Américains, typiquement. Je reprends, chez Simon, la phrase comme mouvement de fuite, comme échappée qui ratisse, mais avec moins de dilatation, et en reconduisant quand même jusqu’au bout la tension du départ. Pour les fins de mes livres, en revanche, je suis du côté de Simon : ce sont des fins en horizon, très ouvertes. Dans un certain sens, je ne finis pas mes livres, comme Claude Simon ne finissait pas ses phrases : il ne s’agit pas de clore, de résoudre quoi que ce soit, ou de refermer une intrigue.
En fin de livre, je cherche un moment d’ouverture totale, face auquel un mouvement de sidération arrêterait le texte et la phrase, comme de la pellicule qui cramerait soudain.

« Les livres prennent place, appellent la suite »

Tu sors aussi un tout nouveau livre, Pierre feuille ciseaux, en collaboration avec un photographe, Benoît Grimbert. Peux-tu nous en parler ?

Il a une genèse un peu particulière, en lien avec les Rencontres Chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, où il y a des ateliers destinés aux habitants. Une personne s’occupant de ce festival, qui avait lu Corniche Kennedy et Naissance d’un Pont, m’a appelée l’an dernier pour que je vienne voir ce travail sur un projet, sans qu’il y ait de commande.
Ils souhaitaient associer un écrivain à un atelier, tout en le laissant libre d’en faire quelque chose ou non. Le projet avait lieu à Stains, où le chorégraphe Thierry Thieû Niang (qui a notamment travaillé avec Patrice Chéreau) venait faire danser ensemble trois générations : des personnes âgées, des ados et des petits de la maternelle, sur des problématiques de transmission par les corps. J’y suis allée sans savoir à quoi m’attendre, et comme ça m’a intéressée, j’y suis retournée plusieurs fois. C’est là que j’ai rencontré Benoît Grimbert, le photographe.
Tout ceci se passe sur des territoires très fragmentaires. Il y a deux cités : le Clos-Saint-Lazare qui accumule les difficulté sociales, de promiscuité architecturale et de violence rentrée, et juste à côté la cité Jardin, construite sur le modèle des phalanstères idéalistes du début du XXe siècle. Les deux cités sont dos à dos, ne communiquent pas du tout. Il y a également des zones maraîchères résiduelles, un immense champ qui est comme une friche, et le chantier du bâtiment de Massimiliano Fuksas qui sera le nouveau bâtiment des Archives Nationales.

Pour le texte de Pierre feuille ciseaux, mon idée a été de peupler les photos très impressionnantes de Benoît Grimbert, qui sont dépeuplées. Le livre raconte trois vies de ce territoire, et débride l’écriture en trois temps. On part d’une écriture documentaire innervée et irriguée par une inscription dans des lieux où je suis allée, pour muter ensuite en fiction complète, avec la dernière des trois vies : celle d’une enfant de cinq ans, qui est une héroïne, nommée « l’enfant de la prêtresse ».

J’essaie de faire en sorte que chaque nouveau moment d’écriture, y compris ceux qui sont nés d’un projet particulier ou d’une commande, prenne place dans la continuité de mon travail. Là, ce n’est pas un texte de côté : il est dans le mouvement, comme Tangente vers l’est, comme Naissance d’un pont avant. Les livres prennent place, appellent la suite. D’ailleurs, dans ce dernier texte, j’ai été confrontée à la question des archives, qui est le sujet de mon prochain roman. J’essaie de tout tenir au même niveau, et de trouver une logique interne à l’ensemble.

Maylis de Kerangal, Tangente vers l’est, Verticales, 2012.
Maylis de Kerangal et Benoît Grimbert, Pierre feuille ciseaux, Le Bec en l’air, sorti le 22 mars 2012.

 

Tous les commentaires

Les commentaires

Plus de Vu, lu, entendu

Cher openspacer, travailleur acharné du......

Musique le 16/03

« Un bon personnage doit me surprendre et le......

En librairies le 13/02

Dans Tahrir, place de la Libération, Stefano......

Cinéma le 11/02

Les articles les + lusLes Standards de SAM

Ressources humaines

Parce qu’à travers chaque être humain, un espace unique et intime...

Ressources humaines, le 04/05

Actuel

Les équipes de France et d’Allemagne de football s’affrontent ce...

Sport, le 06/02

Videoscope

À l’heure où l’idéal de transparence innerve les discours de...

Videoscope, le 05/03

publicité