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[Portrait] Le tampographe Sardon : Le Grand Sceau

Par Pierre Michel   
Le 30/03

A l’occasion de la sortie de son livre, rencontre avec le tampographe Vincent Sardon dans son caveau près du Père-Lachaise. Détournements, insultes et goût prononcé pour les jeux de mots moisis : dans le tampon, tout est bon.
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Julien Paquin

Photographies de Julien Paquin 

Paris brûle-t-il ?

Le 4 rue du Repos, cela fait maintenant deux ans que le tampographe (Vincent) Sardon y habite. Qu’il y habite et qu’il y travaille. « 55 mètres carrés pour tout faire. » Un espace scindé en deux parties : le caveau – l’atelier – et, derrière un rideau rouge, un appartement, un studio ou une pièce à vivre. Pour tout dire on n’y a pas mis les pieds. Dans l’atelier donc, le bordel : des tampons dans tous les sens, la presse à vulcaniser (qui fabrique les moules et cuit les tampons) dans un coin, du caoutchouc brut sur les établis comme par terre, et un Mac – un peu fatigué - au fond de la pièce.

« Entre la menuiserie et Macintosh, je sais pas si les deux cohabitent très bien. » Le Mac, c’est peut-être le seul point commun que Vincent Sardon a avec les bureaux de graphistes ou cabinets d’architectes qui fleurissent dans le quartier, un peu plus bas. Lui est à la hauteur du métro Philippe-Auguste, dans le XXe arrondissement de Paris : « Quand j’ai vu l’endroit j’étais content, ça me paraissait être un chouette quartier. Après je me suis rendu compte que je ne l’aimais pas ». Plus bas pourtant, vers Charonne, il trouve qu’il y a « des bons restos, des bons commerces, des société de prod qui se sont installées. Des gens qui bossent et des jolies gonzesses ». Ici, en revanche, « c’est de la merde ». 

De toute manière, lorsqu’il s’agit de trouver un atelier dans Paris intra-muros, « on n’a pas vraiment le choix ». Alors bon, va pour le 4 rue du Repos, d’autant qu’« ici ils ont accepté mes faux documents pour la location, des fiches de paye, tout le bordel ». En lieu et place de cadres dynamiques, de graphistes indépendants et de boîtes de com’, le tampographe a donc comme voisins « un hôpital psychiatrique et des trucs de pompes funèbres ». La rue du Repos donc c’est « le repos éternel ». Père Lachaise oblige et une légère impression de déjà-vu : « J’ai habité à côté d’un cimetière quand j’étais adolescent, et mon grand-père, qui a fait pas mal de métiers, était fossoyeur. »

En l’occurrence, les cimetières, lui y va souvent pour prendre des caveaux en photos. Et pas n’importe lesquels : ceux, entre autres, de la famille Lecon, Lecul ou encore Fion. « J’ai vu une famille Lapute faut que j’aille faire un tas de photos. »Et l’on passe sur ce caveau où est gravée aussi sobrement que gravement l’inscription « MICKEY ». « Y a 70 000 tombes, donc quand tu prends l’annuaire tu tombes forcément sur des tombes à la con. » D’accord. Mais Mickey… 

La fabrique de l’histoire

Lui est né au Pays Basque, à Bayonne. « Saddam Hussein a porté haut et fort les couleurs de mon pays d’origine. Les bérets de l’armée irakienne étaient fabriqués au Pays Basque. Que du bon matos. Je ne sais pas si ils portent toujours des bérets maintenant là-bas. Il y a l’armée cubaine aussi. Ca m’a toujours scié que le béret basque soit exporté dans le monde entier pour les révolutionnaires et les dictateurs. » Les pipes de Saint-Claude (Jura), elles, n’auront jamais connu le même succès.

Mais l’atelier. Un atelier dont il parle beaucoup. De celui-ci comme de ceux qu’il a précédemment occupés. Il les évoque sur son blog comme dans son livre, Le Tampographe Sardon, paru à L’Association le 16 mars. Celui de la rue de Moscou – 10m2 – comme celui plus grand de la rue Clapeyron, près du boulevard des Batignolles. L’atelier, qu’il appelle donc caveau, tient une place à part, capitale. C’est un personnage à lui tout seul : « Ma production, c’est mon atelier. Le livre, les tampons et les choses que je vends pour mettre au mur sont des sécrétions de l’atelier. » Quelque part c’est du 50/50 : un métier unique – et donc en situation de monopole dans l’Hexagone – et un lieu qui l’est aussi. En plein Paris de surcroît, « dans une société qui fait du tertiaire », alors que lui, qui manie « des produits chimiques », est complètement dans « une forme de production ». 

Bref, si son atelier est aussi important, c’est parce qu’il a « du mal à travailler » : « J’ai une activité complètement à côté de la plaque par rapport au mouvement général. » Des déménagements en série donc : « J’ai vécu dans une chambre de 8m2 dans le VIIIe, après j’ai trouvé un garage. J’ai appelé ça mon bunker parce qu’il n’y avait aucune fenêtre. » Et puis la rue du Repos. « Les mecs qui veulent faire de la production comme moi doivent travailler dans des interstices. J’ai dû me faufiler dans les quelques fissures qui restent dans cette ville pour bosser. » Parce que qui dit production dit déchets : « Des poubelles remplies de papiers, des épluchures, de la merde. C’est ça le gros de mon travail. » C’est aussi pour ça qu’à Angoulême, il a décidé d’exposer tout un fatras d’objets et de tables croulant sous l’amoncellement de rebuts en tous genres. « Il fallait montrer cette partie-là. »

Impossible donc d’envisager de délocaliser une partie de sa production. « Je pourrais pas faire fabriquer mes tampons à Madagascar. Je me sentirais coupé de quelque chose. » L’équilibre pour lui se situe entre le temps passé derrière son ordinateur «qui ne devrait pas faire long feu » et celui à fabriquer et mettre, comme on dit, les mains dans le cambouis.
« C’est assez vital. J’adore travailler avec mes mains. »

Ca sent le pneu brûlé et l’encre chauffée. Une odeur agréable, même si comme il dit : « La première fois que j’ai tamponné avec de l’encre Pelikan, j’ai eu envie de dégueuler. »

Brut de décoffrage

Dans cet atelier, lorsque l’on y cherche quelque chose, « rien n’est jamais loin ». On tombe alors au hasard sur des tampons destinés à faire des faux Gaston Chaissac. L'objectif : « Reproduire des artistes connus et chers pour que dalle. » A côté, des tampons qui adoptent le même principe, mais pour reproduire du Dubuffet cette fois-ci. Pour quelqu’un qui écrit dans son dernier livre Le Tampographe Sardon et sur son blog que « [le Tampographe] n'aime pas les artistes, il ne s'intéresse pas à leur travail, il n'a aucune curiosité pour les merdes qu'ils produisent généralement, s'il pouvait il les emploierait volontiers à goudronner les routes, curer les fossés, vider les poubelles ou creuser le canal Seine-Volga », on se doute qu’il y a très peu de chances pour que ce soit là un hommage.

Pas si simple. Alors d’accord, pour lui, « l’art brut c’est de la merde ». Ou plutôt la notion d’art brut. Parce que mine de rien, il avoue qu’il « adore des choses là-dedans ». Lui, c’est le discours qu’il n’aime pas. Et pas qu’un peu : « C’est tellement respecté, il y a un désir de pureté qui me fait chier dans cette idée. » Une idée qui voudrait faire croire que « la nature humaine est pure et qu’ensuite la culture la pollue. »
« Ca me fait chier », dit-il. Au moins c’est clair. Décider de mécaniser en 24 tampons une œuvre de Dubuffet, c’était une manière, justement pas comme une autre, d’aller à l’encontre des propos du peintre. Et au passage, c'était une caricature. 

Dans le cas de Gaston Chaissac, les choses sont différentes. Pas d’animosité, loin de là. Vis-à-vis du peintre paysan, c’est même totalement l’inverse, puisqu’il préfère ses écrits à ses peintures, et le voit davantage « écrivain peintre que peintre paysan ». Sûrement parce celui qui s’est installé au fin fond de la Vendée ne se préoccupe pas de construire une chapelle ou de créer une nouvelle religion. « Il a une façon d’écrire qui est géniale. Il est dans son village et envoie une lettre à un mec pour lui dire "les gens me crient de loin PICASSO comme on crierait ENCULE". » Direct, et ça touche instantanément le nœud du mystère. D’ailleurs, comment se fait-il qu’un « cul terreux » pareil puisse correspondre avec Jean Paulhan et Raymond Queneau ? « C’est vachement troublant, il était beaucoup plus malin qu’il n’en donnait l’air, ou alors c’était un objet de curiosité. » Ou les deux. Seul problème selon lui, un côté inabouti dans son travail : « Quand je suis allé voir son expo au Jeu de Paume, je suis resté sur ma faim. T’as l’impression qu’il travaille en 5 minutes puis passe à autre chose. » 

Et la tendresse, bordel ?

Le tampographe, lui, s’applique à bien être compris, à bien pénétrer les cerveaux et marquer les esprits. Lorsqu’il confectionne ses « Tampons vulgaires », il n’hésite alors pas à les décliner en plusieurs langues, histoire que le message passe bien à Paris, comme à Londres, Moscou ou Montréal. A des « Mange mon cul » ou « Crève salope » font donc écho des quatre coins du monde des « Fuck in my shit » ou des « Suce ma graine ». Y’a pas de raison. 

Il en convient, son matériel de base et ses ingrédients n’ont rien à voir avec la finesse : « J’utilise le cul, la haine. Je ne fais pas toujours d’humour très raffiné. Par exemple, quand je trouve une idée vraiment dégueulasse, je suis content, je suis fier de moi. »

Des blagues assez trash qui le font bien marrer. Et nous aussi. D’aucuns diront qu’il s’agit là d’un humour bas-de-gamme, mais on préférera penser qu’il est direct, empreint d’une réelle violence non feinte et que cette violence éradique un langage policé et fait place nette autour de lui. « J’écris souvent quand je suis de très mauvaise humeur. Mes idées me viennent quand je suis de mauvais poil. Quand je suis de bonne humeur j’ai envie d’aller me promener. La tendresse, c’est pas mon point fort. »
Pourtant s’il reconnaît la violence de son travail, il trouve bien « d’amener les gens à le voir avec un abord un petit peu chaleureux ». A l’instar de ses « Bon points » [voir le recueil Les Bons Points modernes, paru également à l’Association, ndlr], directement hérités d’une école qu’un Christophe Barratier serait le premier à regretter.
« C’est clairement lié à mes premiers souvenirs. Les "bons points", c’est lié à l’enfance, aux premières images que j’ai eues. Je travaillais pas mal à l’école, j’avais pas mal de bons points et j’étais un peu fayot. Le côté désuet ça vient finalement avec la forme du tampon. Dès qu’on met de l’encre dans un tampon elle prend un aspect vieilli, ça vient assez naturellement, ça permet d’avoir une forme légèrement rassurante alors que le fond ne l’est pas forcément toujours. » A l’image de Francis Heaulme, de Saddam Hussein ou du visage de Carla Bruni sous-titré « Les grandes inventions : la matière plastique ».

Les icônes, les personnages populaires, il s’en sert « comme des ingrédients ». « Comme De Gaulle donc. Ca fait partie de l’inconscient collectif. Ca donne une base inconsciente qu’on a tous plus ou moins et sur laquelle on peut jouer. Il y a des personnes qui me font juste rire. VGE me fait mourir de rire, c’est dommage qu’on ne le voie pas plus. »
Et ces personnes parfois malheureusement trop familières sont toutes porteuses d’un signe distinctif intéressant : « Même si on a un peu perdu de vue Kim Wilde, la confronter avec Kim Jong-il me semblait intéressant parce que tous les deux ont un problème capillaire et une coiffure années 80. »

Perdu sans collier

En revanche, lorsqu’il va photographier des colliers de barbe au marché de la poésie ou dans un cortège de la CGT dans une manif du 1er Mai, il le dit nettement : « Je me fous carrément de leurs gueules. » Et ça, personne ne peut vraiment lui en vouloir. Des combos pantalons verts en velours côtelé / calvitie mal assumée avec pour couronner le tout le fameux collier de barbe, ça ne court pas les rues. Ou plutôt si, mais à certaines occasions uniquement. Pour qui a un tant soi peu fréquenté le système scolaire français, le spectre du prof de technologie surgit instantanément.

Profitons-en car pas sûr que cela dure. Ils sont tous représentants d’une espèce certes encore nombreuse, mais que l’on devine en voie de disparition. Tel son prof d’histoire-géo « qui faisait des cours sur l’espace agricole soviétique, avait un collier de barbe et qui était militant du PCF. Je l’aimais bien. J’aime beaucoup ces gens en fait d’ailleurs je vais à ces manifestations aussi pour ça ». Bon. 

Les routes du paradis

C’est en fait là le cœur du travail de Sardon : on rit beaucoup, mais ce rire s’accompagne instantanément d’un coup de Calgon monstreux, un blues irrépressible et une angoisse instantanée. Un peu comme cette photo de la façade de ce marchand de meubles où gît, par terre, une pancarte « Ambiance jeune ». Drôle et complètement anxiogène à la fois. Un Effexor 75 et ça repart.
« Je passais tous les jours devant. J’ai pris cette photo parce que je me suis dit qu’il fallait que je m’en aille de là. Ce qu’on ne voit pas, c’est que le parking est recouvert de crottes de chien. » Le cadrage, lui aussi, est une affaire de morale. 

Ce qui intéresse Vincent Sardon, et ce qui nous intéresse dans son travail, ce sont en définitive tous ces gens qui n’ont objectivement aucune raison d’aller bien, qui en jetant ne serait-ce qu’une seconde un œil attentif à leur situation pourraient en toute légitimité se jeter sous le premier train Corail venu mais qui non, gardent le cap et tiennent bon. Un peu « comme les gens qui habitent au bord d’une route nationale et qui mettent des fleurs sur leur balcon. Ils ont quand même le moral. Leur nain de jardin, leur pneu dans la pelouse, rien n’y fait, personne ne s’arrête jamais. Tout ce qu’ils voient, ce sont des camions espagnols qui passent sous leurs fenêtres à longueur de journée. Ca me fascine assez ».

No futurlututu

Si l’humour de Sardon est féroce, c’est parce qu’il n’épargne personne. Et surtout pas ceux que l’on voit comme les plus faibles. Il le dit lui-même : l’humour des personnes bien élevées, « ça me fait chier ». Bis. « Je suis pas du tout sensible à l’humour de Raymond Devos. Mais pas du tout. Ca me fait chier. Ca me fait penser à mes profs de français qui me disaient "Bon on a bien travaillé allez on va lire un petit texte de Raymond Devos". Je suis masochiste parce que je fais partie du collège de pataphysique et c’est rempli de gens qui adorent Raymond Devos et qui font des jeux de mots épouvantables. C’est un humour de nos grands-parents. Peut-être que si j’étais né en 1920 je ferais des jeux de mots pourris et des charades à la con. C’est daté. » Les jeux de mots sont donc complètement blacklistés. Sauf, sauf… s’ils sont vraiment foireux. « Le Degaulledorak, ça me semblait être un calembour visuel, de mots aussi c’est vrai. J’ai fait No Futurlututu aussi. C’est nul. Un mec m’a dit, rapport à Poitiers : t’aurais dû faire "No Futuroscope". Le mec c’est un spécialiste du jeu de mots pourri. Là c’est tellement pourri que c’est bien. » 

Au moment de le prendre en photo (ce qu’il déteste viscéralement), il est question d’utiliser un accessoire, en l’occurrence, un pistolet à fléchettes. Réponse : « Je viens d’avoir 42 ans et je vais poser avec un pistolet à fléchettes ? » Définitivement c’est non. Va donc pour le tampon « Dans ton cul ». C’est mieux. 

Vincent Sardon, Le Tampographe Sardon, L'Association. Sorti en mars 2012.

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