Cinéma

[CINEMA] HITCHCOCK

Par Anthony Poiraudeau   
Le 06/02

Alfred Hitchcock hantait le cinéma hollywoodien, jusqu’à ce que Hollywood fasse un film sur lui, où rien de Hitchcock ne se trouve nulle part, et surtout pas dans l’imitation que tente d’en faire Anthony Hopkins. Un film grossier, inutile et regrettable.

VULGATE HITCHCOCKIENNE

L’œuvre d’Alfred Hitchcock est l’une de celles qui ont été les plus recyclées par le cinéma — la filmographie de Brian De Palma, qui n’a cessé de puiser explicitement dans le répertoire hitchcockien, pourrait à elle seule en témoigner. Il demeure l’un des cinéastes les plus influents de toute l’histoire du septième art. Pourtant, malgré la hantise exercée par son style et ses images dans le cinéma américain, et la célébrité de son personnage, Alfred Hitchcock avait échappé au pire des sorts que Hollywood pouvait réserver à sa postérité : un mauvais biopic. Avec Hitchcock, de Sacha Gervasi, cette lacune est désormais comblée.

Le summum de la nullité nous est tout juste épargné : on aurait pu nous imposer un biopic de forme plus conventionnelle, composé de tout l’arc chronologique depuis l’enfance et son inévitable traumatisme qui expliquerait toute la personnalité ultérieure du personnage jusqu’à l’usure et les regrets de la vieillesse rétrospective, en passant par le moment-où-tout-s’éclaire-et-après-lequel-plus-rien-ne-sera-plus-jamais-pareil-parce-que-l’inventeur-vient-de-comprendre-quelque-chose. L’intrigue est concentrée sur la période du tournage de Psychose. Cependant, les énormes ficelles attendues ont bien été rassemblées. Les thèmes de Psychose aident à sortir les gros sabots et le film ne se fait pas prier pour ça. La vulgate de la biographie hitchcockienne est là dans toute sa grossièreté : le « maître du suspense », sous son maintien et sa froideur si britanniques, est habité d’une intense frustration sexuelle, qu’il projette dans le désir de possession qu’il éprouve pour ses actrices, dans la tension érotique distillée dans ses films, et dans la charge de violence criminelle que ceux-ci mettent en scène.

En somme, c’est tout ce que le film trouve à dire. L’intégralité de sa proposition est une porte ouverte enfoncée, jalonnée d’énormes clins d’œil au spectateur, à qui l’on signale qu’il doit prendre conscience que, contrairement aux personnages du film, hormis bien sûr ce génie d’Alfred Hitchcock, il est en train de comprendre ce que la postérité retiendra de l’intrigue de 1960, lui qui regarde le film qui en est tiré en 2013.

 

CRUELLE AUTOREFLEXIVITE

Hitchcock échoue à s’appuyer, autrement que par ces clins d’œil poussifs, sur la force de ce qu’il relate, qui n’est pourtant pas un matériau sans importance. C’est criant avec le tournage de la célèbre scène de la douche, qui est supposée être un pic d’intensité et de sens dans le film (un peu comme la scène elle-même l’est dans Psychose). Pour appuyer ce dispositif, le film a pris le parti de redoubler l’intensité érotique de la situation : pour interpréter le rôle de Janet Leigh, l’actrice poignardée sous la douche dans Psychose, il semble qu’on ait recherché une actrice dont le sex-appeal  est marqué d’un net relief dans le paysage hollywoodien actuel : Scarlett Johansson. C’est louable. Pourtant, même ainsi, on n’aboutit qu’à une scène où rien ne se passe au plan cinématographique. On voit les intentions et leur lourdeur, on ne voit que ça, car il n’y a rien  d’autre à voir.

Avec son Anthony Hopkins qui semble porter un oreiller sous sa chemise, qui arbore un double menton en plastique et affiche une moue de mérou tout au long du film, Hitchcock se fait involontairement autoréflexif vers les 4/5èmes de sa longueur, lorsque Helen Mirren, qui interprète Alma Reville (coscénariste et épouse de Hitchcock pendant plus de cinquante ans), s’exclame, à un tout autre sujet, qu’il est grand temps de laisser de côté cette mauvaise imitation d’Alfred Hitchcock. Heureusement pour nous, le film est alors bientôt fini. La séquence précédente montrait Hitchcock/Hopkins se regardant supposément sur une photo encadrée du jeune véritable Alfred Hitchcock — ce soudain rappel que le film n’est pas qu’une mauvaise fiction, mais aussi une prétendue tentative d’ajouter du cinéma  à la somme du répertoire hitchcockien, s’apparente alors à un cruel épisode d’automutilation.

Le film de Sacha Gervasi (à qui l’on doit pourtant le bon documentaire Anvil! The Story of Anvil, sur le groupe de heavy metal oublié, homonyme et canadien) n’a qu’un seul mérite : servir de prétexte, si on en cherche un, pour voir ou revoir les impérissables chefs-d’œuvre d’Alfred Hitchcock, à commencer par Psychose.

 

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