Cinéma

[CINEMA] Zero Dark Thirty

Par Simon Duflos   
Le 23/01

Presque deux ans après sa mort, le premier film "sérieux et documenté" sur la traque de Ben Laden puis sur le raid d’Abbottabad sort en salles. Bien parti pour les Oscars, le film de Kathryn Bigelow est pourtant bien frileux. Si certaines scènes ont fait polémique aux Etats-Unis, l’ensemble reste très/trop classique et se contente de rapporter les faits. Un peu léger pour une chasse à l’homme qui aura duré dix ans.

 

 

Qu’on leur coupe la tête

Durant la première minute de Zero Dark Thirty, on a très très peur. Non pas que l’on assiste d’entrée à un déchainement de violence ou à un spectacle d’horreur absolue. Le film s’ouvre sur un fond noir, et l’on entend quelques-uns des appels passés par les victimes des attentats du 11 septembre 2001 (dans les Tours jumelles ou à bord du vol 93). C’est donc avec ses gros sabots que l’on s’attend à voir débarquer tout Hollywood dans une mise en scène outrancière de cette « guerre contre le terrorisme » commencée avec George W. Bush et poursuivie ailleurs par Barack Obama.

Suite à cette entrée en matière pour le moins maladroite, arrivent les scènes de torture. Principal sujet de polémique aux Etats-Unis, celles-ci sont pourtant à relativiser, et, si l’on peut dire, elles sont « propres » (si l’on compare à Syriana, par exemple). Le propos de Kathryn Bigelow a été interprété comme une légitimation de l’usage de la force dans l’obtention de renseignements par la CIA, sur des ressortissants étrangers gardés illégalement et secrètement en captivité. Or, c’est le contraire : aucun des renseignements arrachés aux ennemis du peuple américain par la torture n’est exploitable. Ce n’est certes pas une condamnation des pratiques, mais c’est une démonstration de leur inefficacité. N’en demandons pas trop.

La suite du film, sur ce point, est à l’avenant : le point de vue américain prédomine et jamais le regard porté sur « ceux d’en face » ne sort du schéma manichéen classique terroristes/innocents. C’est là que Zero Dark Thirty échoue, et devient un film d’action sans profondeur, sans vraiment de remise en question des méthodes utilisées sur le terrain ou des décisions politiques ou opérationnelles prises à Washington.

 

© Universal Pictures International France

La guerre sans images

Depuis la France, à un moment où un « nouveau front contre le terrorisme » s’est ouvert au Mali, il est tentant de voir Zero Dark Thirty comme un hommage rendu à la lutte pour la liberté. Hélas, ces guerres que l’on affectionne tant voir sur grand écran n’existent plus. On peut alors se poser la question de savoir si les Américains sont les mieux placés pour parler de leur propre histoire, sans – inconsciemment ou non - la caricaturer. Les efforts de Kathryn Bigelow pour éviter cet écueil sont perceptibles, mais insuffisants. Beaucoup de questions ne sont simplement pas posées : fallait-il juger Ben Laden ou l’assassiner ? de quel droit les Etats-Unis mènent des opérations militaires dans un pays souverain sans son accord ? que faire des détenus de Guantanamo ou des sites secrets de la CIA ?

La traque de Ben Laden a duré dix ans, pendant lesquelles les attentats attribués à Al Qaida et ses « filiales » ont ensanglanté tous les continents… à l’exception d’un seul, l’Amérique (mis à part la fusillade de Fort Hood en 2009 – 12 morts dans une base militaire). Les Etats-Unis ont engagé une bataille difficilement gagnable contre des forces occultes disséminées sur toute la planète, et c’est ce que Zero Dark Thirty parvient à rendre, une impression de tâche infinie et inhumaine. Les chefs terroristes jouent aux chaises musicales au fil des attaques de drones, les informations se perdent entre les services, les contacts disparaissent, les agents sont assassinés…  La plus grande qualité du film, c’est de raconter avant tout cette histoire-là, plutôt que la traque de Ben Laden. 

 

© Universal Pictures International France

Merci qui ?

C’est donc un profond malaise qui prédomine tout au long du film. La traque de Ben Laden, personnage absent, mort-vivant, dont presque personne ne prononce le nom, est un fil rouge qui menace plusieurs fois de se couper. C’est là que Jessica Chastain intervient et fait le boulot. En agent de la CIA obnubilée par le boucher du 11 septembre, elle donne un visage humain à la machine de renseignement américaine et à cette guerre sournoise et souterraine.

Que l’on ne s’y trompe pas, Zero Dark Thirty est un film d’action, dans la même veine que Démineurs de la même Kathryn Bigelow. Les explosions sont vécues « de l’intérieur », les attentats sont montrés dans toute leur atrocité, etc. Jessica Chastain est véritablement celle qui va désamorcer l’aspect macho du film, qui va évacuer la testostérone des Navy Seals, des militaires encagoulés des prisons secrètes de la CIA, ou des prisonniers talibans bien étonnés par cette femme qui parle leur langue et connaît leur culture.

Maya, le personnage joué par Jessica Chastain, donc, aurait pu être la goutte d’eau qui fait déborder le vase, transformant Zero Dark Thirty en navet. C’est tout le contraire.

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