Cinéma

[CINEMA] César doit mourir

Par Simon Duflos   
Le 17/10

Ours d’or à Berlin cette année, le 22e film des frères Taviani n’est absolument pas une fiction, et certainement pas un documentaire. Juste une immersion irréelle en quartier de haute sécurité.

 

Mafia blues

Du théâtre en prison. Si l’on ne cherche pas plus loin, voilà le sujet de César doit mourir. Mais il est bien plus que cela : un film de paradoxes. Ils nous sautent aux yeux dès la fin du générique, sans artifices subtils ou saugrenus. Au quartier de haute sécurité (QHS) de la prison de Rebibbia, en Italie, des spectateurs emplissent la cour, venus assister au spectacle donné par les détenus. Un semblant de voyeurisme semble les habiter. 
 
La trame  du film se compose de trois strates. Il y a d’abord les détenus, qui passent des auditions. Ils deviennent alors les comédiens interprétant le texte de Shakespeare. Puis, sous l’oeil de la caméra, ils deviennent les acteurs du film. Toute la prouesse de César doit mourir est là : passer d’un angle à l’autre sans trop perturber la crédibilité fragile de ces amateurs,  d’abord perçus comme des détenus, coupables par définition, damnés et perpétuellement en souffrance. La frontière entre les trois histoires racontées est si mince que c’est à se demander comment l’on ne s’y perd pas complètement. La maestria des réalisateurs force alors le respect. 
 
De la souffrance, il en est question tout au long du film, et, une nouvelle fois, elle se diffuse à plusieurs niveaux : le désarroi de Brutus (Salvatore Striano), penché sur le cadavre de son père. La honte de Striano,  lorsqu’il se remémore les trahisons de la mafia, mais aussi la frustration d’un acteur qui imagine une femme assise à le regarder pendant qu’il jouera son rôle sur scène, et enfin la déchirure de chacun des comédiens, une fois la représentation terminée, rejoignant leurs cellules la tête basse...
 
César doit mourir, Salvatore Striano, Brutus
 
Salvatore Striano, Brutus © Bellissima Films

Des hommes d’honneur

Chacun de ces comédiens éphémères est donc détenu au QHS de Rebibbia. Un seul d’entre eux est libre au moment du tournage, Salvatore Striano. Les autres sont incarcérés, certains depuis 20 ans, d’autres depuis moins longtemps. Certains le sont pour meurtre, d’autres pour l’ensemble de leur œuvre dans la mafia. Les frères Taviani ont décidé de ne rien nous cacher de la raison de leur présence en ces murs. Mais ce passé est anecdotique tant le projet théâtral qui leur est proposé depuis l’extérieur les captive et les possède. Jouer cette pièce de Shakespeare va devenir pour eux l’occasion de rejouer leur histoire, et de s’affranchir de certains souvenirs infâmants, en employant les mots d’honneur, de loyauté...
 
Un pan du film qui serait d’ailleurs son seul défaut. Une esquisse de psychanalyse sur le pouce qui sonne mal. Les émotions ne sont pas rendues avec la même légèreté que le reste de l’interprétation des comédiens. Les frères Taviani sont peut-être allés un peu trop loin dans cette mise en abîme qui finit par ressembler à une expérience qui aurait échappé au contrôle d’un apprenti sorcier.
 
Une expérience qui met le spectateur mal à l’aise, lorsque survient, brutal, le tomber de rideau. La joie des comédiens recevant les applaudissements d’une salle admirative, venue pour voir ceux que l’on a mis à l’écart, est anéantie en une fraction de seconde, celle qu’il faut pour refermer la porte de leur cellule. L’un d’entre eux a alors cette parole : “Depuis que j’ai découvert l’art, cette cellule s’est transformée en prison”. Que reste-t-il à ces hommes, une fois hors champ ?
 
Il demeure que César doit mourir est un chef d’œuvre de simplicité, une réussite improbable tant la démarche semblait périlleuse. Et que dire de ses personnages, tout à la fois parias, monstres cachés de la société et brillants artistes, hurlant ce mot surréaliste dans la cour de leur prison : “liberté”.
 

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