Cinéma

[CINEMA] God Bless America

Par Simon Duflos   
Le 10/10

Une nouvelle fois, un réalisateur américain se penche sur les déviances violentes de ses concitoyens, et en dresse un portrait accablant. Entre comédie et horreur, cette satire mélange bourreaux et victimes dans une course à l’autodestruction. Mené par Joel Murray et Tara Lynne Barr, "God Bless America" analyse autrement l’ultra violence. Oui, les sociopathes sont sympathiques.

God Bless America, c’est l’Amérique dans ce qu'elle a de plus férocement naze. Frank (Joel Murray) est un employé de bureau cinquantenaire, solitaire, un peu plus affligé chaque jour par ce qu’il voit et entend dans son cher pays. La télé-réalité, les médias de masse, les politiques, les extrémistes religieux, il n’en peut plus. Et comme si ça ne suffisait pas, il perd son job, et son médecin lui annonce qu’il a une tumeur inopérable au cerveau.

Le tableau dressé par le premier quart d’heure du film est noir à souhait. La télévision fabrique des stars à partir de cas sociaux à peine lettrés, les animateurs de talk-shows défendent les plus extrémistes des thèses réactionnaires, le recours à la violence est banalisé… Rien à sauver, si ce n’est Roxy (Tara Lynne Barr), cette adolescente témoin d’un assassinat, qui, plutôt que de s’enfuir, insiste pour accompagner Frank dans son périple sanglant.

Car l’exutoire qu’a trouvé Frank pour sortir la tête de l’eau au milieu de tous ces jurks, c’est le meurtre. Mais pas le meurtre bête et vénal, non, l’assassinat prémédité de symboles de cette décadence made in USA. Bob Goldwaith, scénariste et réalisateur, n’a pas peur de se répéter pour faire passer le message : l’ennemi, c’est la médiocrité. Dans une logique parfaitement nazie, des "sous-hommes" sont désignés, et exterminés. Des nazis un peu perturbés cependant, pro-mariage gay mais contre le contrôle des armes.

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God Bless America, © Potemkine Films

 

La solution finale pour les nuls

Le film pose alors clairement cette question : peut-on légitimement interdire de vivre à des êtres humains qui sont cons comme un manche à balai ? Qui, par exemple, vous lancent du pop-corn dans le dos au cinéma, après avoir hurlé dans leur portable ? Qui occupent deux places de parking au supermarché, qui militent contre l’avortement, qui prônent l’action militaire aux quatre coins du monde… Les faits divers, les "incivilités" sont légions, dans à peu près tous les pays de la planète. Bien souvent, il s’agit de délinquants sans d’autre motif que l’argent, ou la vengeance. Dans God Bless America, il s’agit d’une croisade contre la connerie.

Dès lors que certaines cibles sont identifiées, les "amants diaboliques" pour paraphraser Christophe Hondelatte, se délectent à faire appliquer leur loi. Seuls juges, ils n’hésitent devant aucune ignominie, tirent dans le tas, et en fait, le spectateur adore ça. Tirer au fusil à pompe sur la personne qui cherche son ticket de métro alors qu’il est déjà dans le tourniquet, c’est le rêve de tous. Ou faire comprendre à l’assistance que doubler dans les files d’attente aux caisses des supermarchés, c’est mal élevé.

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Tara Lynn Barr, Dorie Barton et Joel Murray, © Potemkine Films

 

L’effet Lucifer

Oui mais voilà. Derrière les coups de feu, il y a une subtilité qui donne sa profondeur au film. Les bourreaux, Frank et Roxy, sont aussi médiocres que leurs victimes. Tous deux font partie de cette Amérique dont parlait déjà Michael Moore dans Bowling for Columbine, dix ans plus tôt. Eric Harris et Dylan Klebold, les assassins de Columbine, étaient assez repliés sur eux-mêmes, et surtout, souffraient d’un sentiment d’injustice, persécutés qu’ils étaient par leurs petits camarades de classe. Les ennemis du peuple, dans ce cas, furent leurs congénères plus intégrés, responsables de tous leurs maux. Dans la fiction, Frank est divorcé, rejeté par son unique fille, licencié de son travail. Sur tous les plans, c’est un raté. Roxy, issue de la middle class, n’a pas vraiment d’amis, écoute des musiques d’un autre âge (d’un point de vue d’adolescent américain, entendons-nous), et doit supporter la bêtise de ses parents.

Les actes de Frank et Roxy ont également pour but de "sauver" les prisonniers passifs d’un système social qui les entraîne vers le bas. À leur grand regret, ils s’apercevront que les captifs sont, encore une fois, leurs propres geôliers. Des ratés qui tuent d’autres ratés, dans une tentative désespérée de donner un sens à leur vie, de se prouver qu’ils sont supérieurs à cette caste de dégénérés que tous les autres vénèrent. Dans leurs crimes, même, Frank et Roxy sont un peu emmanchés. Ils échouent à faire entendre le sens de leurs actions, les médias ne comprenant pas qu’on puisse exécuter un présentateur de journal télévisé juste parce qu’il est méchant et humilie ses invités, sans que ça ait grand rapport avec ses positions politiques. Lorsqu’ils font un carton dans une salle de cinéma qui diffuse un documentaire sur la guerre du Vietnam, on invoque la violence sur grand écran, mais pas le comportement outrancier des spectateurs.

Teinté de nostalgie, le film livre finalement un constat d’impuissance face à tant de disfonctionnements. Vu de France, ce regard volontairement biaisé posé sur l’Amérique propose des parallèles faciles, mais qui n’ont en fait pas tellement de sens. Si les ch’tis à Mykonos existent bel et bien, il n’en demeure pas moins que des lueurs d’espoir brillent dans la nuit de la bassesse humaine. Des films comme God Bless America sont une de ces lueurs.

 

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