Cinéma

[Ciné-club] M le maudit - Et j'entends siffler l'humain

Par Pierre Michel   
Le 26/03

De drôles d’idées peuvent parfois trotter dans la tête. Des musiques aussi. Des petits airs, refrains, rengaines qui meublent, accompagnent la journée. C’est comme ça, on s’attache, on s’empoisonne de maudites ritournelles qui ne font qu’un avec un corps devenu le jouet d’une sinistre partition, pantin mélomane de l’horreur et tourneur de pages de célèbres chapitres de l’histoire du crime. «M. la Maudite». Son interprète : le vampire de Düsseldorf, sous les traits de Peter Lorre.
Peter-lorre

Lorre noir 

En 1931, dans une République de Weimar finissante, M. a un air dans la tête : « Peer Gynt » d’Edvard Grieg, une pièce théâtrale et musicale de 1876. Un thème simple, répétitif, épuré. Peer Gynt n’a pas vraiment la baraka et il n’y a que lui pour croire en sa superbe. Il tient autant de Minus et Cortex que de l’Ignatius Reilly de La Conjuration des imbéciles

Parti à la conquête du monde, le malheureux rate immanquablement tout ce qu’il fait. De retour de son périple, la queue entre les jambes, dans les bras de sa promise qui, sympa, l’a attendu pendant des années et garde la victoire modeste, l’aventurier se voit infliger un sermon qui résonne comme un revival de Barrès et de Du Bellay réunis quand ils font les louanges des vertus de la terre natale.  

M., lui, ne connaît pas le réconfort, encore moins le salut. La ville est un dédale où par les rues se cache un monstre. M. en lui-même. Son aventure est quotidienne : pas de l’autre côté de l’océan ou de l’autre versant d’une montagne, mais au coin de la rue. Elle s’appelle Elsie Beckmann, joue au ballon, a les cheveux blonds. Première victime du film, elle sera la dernière d’une longue série.
Dans la sombre épopée de M., « Peer Gynt » l’accompagne, des grands boulevards jusqu’aux plus sombres ruelles. Fritz Lang est alors le premier à insérer un tel leitmotiv dans un film. Leitmotiv qu’il siffle lui-même et non son acteur, Peter Lorre. Ombre menaçante, silhouette furtive, M. est aussi un visage qui ne se montre que pour laisser entrevoir une grimace et deux yeux boursouflés par des pulsions morbides. Il a la tête de l’emploi.
Pourtant, alors que toute la ville lui court après, personne pour esquisser l’amorce d’une description. Seules ces quelques notes échappées le trahissent et le mèneront à l’échafaud. Il n’y avait qu’un aveugle pour les attraper à la volée, sonner l’alarme et le début de la chasse à l’homme.

M. est un personnage qui est un thème musical, une ritournelle. « Peer Gynt » est M., sa malédiction et sa marque, à l’instar de la lettre inscrite à la craie sur la laine de son manteau, dans le dos.  

Machine célibataire 

Au lieu de dresser le portrait d’un monstre sanguinaire, Fritz Lang assemble une machine inhumaine qui s’auto-excite, s’alimente, une machine célibataire, une boîte à musique un peu trop remontée qui pourrait continuer à jouer sa partition indéfiniment, frénétiquement, et tourner jusqu’à la rupture de l’essieu et le démantèlement de ses ressorts.

Les deux connaissent des variations : des ralentissements comme des accélérations au gré des situations. La vitesse et le timbre modulent en fonction de la présence ou non d’une cible à atteindre, de sa proximité et de l’appréhension de l’instant T du crime. Au lieu de haleter, souffler, grogner ou baver d’envie, M. siffle.
Identifié à sa musique, l’assassin s’y perd aussi, comme Chaplin dans les rouages mécaniques des Temps modernes. La machine s’emballe, son leitmotiv donne du « cœur » à la tâche, pour conjurer tout ce qui pourrait parasiter son dessein comme ce qui pourrait rester de Surmoi chez le prédateur. M. n’est alors plus qu’une rythmique inquiétante, détraquée. Si, littéralement, M. déraille, cette rythmique lui permet de rester dans les rouages d’un crime à accomplir.

Une fois traqué, tout s’arrête. Celui qui voulait « fuir mais ne le peut pas » est maintenant chassé, puis pris au piège. Devant le tribunal populaire et pour la première fois : le silence. Une pause avant le brouhaha de la justice populaire, expéditive. M. n’est plus un monstre, une machine : il parle, pleure, se justifie. La potence l’attend, mais la parole libérée fait que, s’il meurt, ce sera en homme, avec ses névroses et démons, et non plus comme un engin en guerre contre lui-même. La République de Weimar, elle, continue à vibrer au rythme de grosses caisses, fonçant, tranquillement, dans le mur du Troisième Reich.

M le Maudit (Fritz Lang, 1931), avec Peter Lorre, Otto Wernicke et Gustaf Gründgens. Diffusé sur Ciné + Classic le mercredi 28/03 à 22 h15, le samedi 31/03 à 12h15 et le mardi 03/04 à 13h30. 

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