Cinéma

Les Nouveaux Chiens de garde

Par Pierre Michel   
Le 12/02

Adaptation actualisée à l’écran du livre de Serge Halimi, Les Nouveaux Chiens de garde dresse un état du paysage médiatique français sclérosé et replié sur lui-même.
Les Nouveaux Chiens de garde
Les Nouveaux Chiens de garde

Il faut croire que le journalisme appelle à la métaphore canine. Il y a ceux qui, comme Edwy Plenel, bilingue en anglais, se voient en « watchdogs », des chiens de garde de la démocratie. Ils  aboient, réveillent tout le monde à pas d’heure et pour un peu ils mordraient. Et puis il y a les chiens de garde, mais de leur pré carré. Moins vifs, mais tout aussi territoriaux, et qui, derrière une neutralité revendiquée, se font les gardien d’un ordre établi. Ils ont fréquenté les mêmes établissements que leurs maîtres (ENA, HEC, ENS), sont à tu et à toi et les retrouvent tous les derniers mercredis du mois lors du Dîner du Siècle. Une sauterie qui regroupe tout ce que l’Hexagone compte de politiques, stars des médias, industriels et financiers. Que du beau linge. Quant aux impertinents et rebelles de service, ils sont soit absorbés, soit digérés, soit rejetés. On ne passe pas à l’antenne impunément.

« Issus de la diversité »

Anne Sinclair et Christine Ockrent ont donc raison qualifier de soviétique l’époque où un Alain Peyrefitte, Ministre de l’Information, s’invitait sur le plateau de Léon Zitrone pour présenter la nouvelle formule d’un JT qu’il avait soigneusement concoctée en Conseil des Ministres. A l’époque de l’ORTF, l’Etat faisait main basse sur l’information. Dorénavant, selon Gilles Balbastre et Yannick Kergoa, les médias sont sous l’emprise d’une classe. Sous couvert de pluralisme – celui des titres de presse ou des chaînes de télévision –, c’est pourtant toujours les mêmes grands groupes que l’on retrouve : Lagardère, Bernard Arnault, Dassault, Bouygues, etc. Et à la direction de l’information, on a toujours les mêmes têtes : Arlette Chabot, Denis Olivennes, Joffrin, etc. Les mercatos annuels en sont la démonstration.

La conjuration des imbéciles

Alain Duhamel a lui aussi raison de vanter le pluralisme de la presse et des médias en France, garants d’une information libre et de qualité – les vertus de la libre concurrence donc – car elle lui permet surtout de déverser ses éditoriaux dans à peu près tout ce que la presse peut compter de titres, sans oublier de se répandre sur les ondes et les plateaux de télévision. Du côté des spécialistes et experts économiques, on note la même omniprésence. Attali, Minc, Boissieu, Cohen ou Touati squattent du matin au soir les chaînes d’information en continu comme les plateaux du service public pour faire partager leur vista sur la conjoncture et les perspectives d’avenir. Majoritairement à côté de la plaque dans leurs analyses quand s’est profilée la crise de 2008, ils continuent pourtant à être invités à la même fréquence.

Aucune conséquence médiatique pour un Alain Minc, qui à quelques mois du krach vantait encore la « plasticité » d’une finance autonome et qui une fois Lehman Brothers tombée, parvenait encore à considérer la crise comme « grotesquement psychologique ». Rarement aura-t-on vu une telle indulgence devant une telle constance dans l’erreur. On ne change pas une équipe qui perd.

Mais quid de la déontologie ? Elle est soluble dans les « ménages » auxquels s’adonnent des Isabelle Giordano et Michel Field, ou entre une « Reine Christine » décidément indétrônable question conflit d’intérêts.

Conversation secrète

De toute manière, la télévision est irrécupérable. Structurellement, elle procède par exclusion. La télévision, disait Serge Daney, est « une conversation privée qui donne l’illusion d’être publique ». A voir Pujadas ou Ferrari présenter le 20h, l’impression donnée n’est pas celle de quelqu’un qui nous parle, mais qui tente de faire plaisir à son patron.

On dira ce qu’on voudra, mais nulle part cette exclusion, cette mise à l’écart, n’est aussi puissante, « parlante ».

Concernant la radio, l’image que donne Philippe Val de l’indépendance du service public suffit à elle-même. Quant à la presse, envers laquelle on serait tenté d’être plus clément, on voit mal comment l’épargner tant que l’on entendra Joffrin trouver « logique que le propriétaire d’un journal fixe une orientation » et qu’un Franz-Olivier Giesbert reconnaisse que le vrai pouvoir stable, c'est le pouvoir du capital. « Il est tout à fait normal que le vrai pouvoir s'exerce. » Comprendre : sur les médias et journalistes.

Etrangement, pas à un moment le cas du Figaro n’est évoqué. Trop caricatural peut-être.

Tous pourris ?

Tous pourris ? Non, bien entendu. Mais cela, Gilles Balbastre et Yannick Kergoa ne le disent pas. Trop sûrs de leur fait, ils s’appliquent à établir une démonstration sans pitié, l’œil calé dans le viseur. Monté de manière légèrement douteuse – deux interventions de Laurent Joffrin en l’espace de 15 ans suffisent à régler son cas – le film décide de ne laisser que peu de place à l’ambigüité et la nuance.

Comme pour mieux parer à une défense consistant généralement à dire que « c’est plus compliqué que cela », ils décident donc que non, ce n’est pas plus compliqué que cela car tout est là. Mais tout n’est pas là. Grands absents de ce documentaire, les journalistes (pas les stars de JT ou les patrons de presse) n’ont pas été convoqués dans ce grand panorama des médias français. Et même si Gilles Balbastre et Yannick Kergoa comptaient avant tout se focaliser sur les têtes de gondoles – sur une « classe » – il faut tout de même rappeler qu’ils oublient une grande partie de la profession. Une partie de la profession qui nuance l’angle radical des réalisateurs et leur principe de lutte des classes.

Une investigation plus étendue n’aurait pas altéré la pertinence du propos des Nouveaux Chiens de garde, mais apporté une diversité, une hétérogénéité pourtant tellement réclamée par les réalisateurs dans la presse française. Au-delà de ça, ils auront préféré un montage trop dense, trop implacable et qui, au bout du compte, n’aura laissé paradoxalement que peu d’espace pour penser. 

 

 

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