Ressources humaines

Le scalp du yéti était faux

Par Anthony Poiraudeau   
Le 04/05

Parce qu’à travers chaque être humain, un espace unique et intime s’ouvre sur le monde, « Ressources humaines » explore ses territoires et ses richesses. Aujourd’hui, l’identification d’un faux scalp de yéti.

La légende vivante de l'alpinisme

En 1960, Edmund Hillary entreprend une expédition au Népal pour collecter des traces matérielles de yétis. La pièce la plus spectaculaire qu’il en rapporte est un objet poilu en forme d’ogive, présenté comme un scalp de yéti. Hillary, alpiniste néo-zélandais, était devenu une légende vivante en 1953, lorsqu’il fut l’un des deux premiers hommes, avec son camarade sherpa Tensing Norgay, à atteindre le sommet du mont Everest. C’est lors de cette ascension de 1953 qu’Hillary voit pour la première fois de grandes empreintes de pas que les traditions himalayennes et d’assez nombreux explorateurs attribuent aux yétis, de légendaires animaux sauvages bipèdes, dont le corps ressemble à un mélange d’homme et de grand singe, ou à un mélange d’homme et d’ours. C’est pour tenter de faire la lumière scientifique sur de tels éléments matériels qu’Hillary élabore son expédition népalaise de 1960.
 

 
La séquence télévisée de 1961 permet de prendre conscience que, si l’usage de l’article défini singulier dont on use pour parler de yéti ou d’abominable homme des neiges (on dit bien “le yéti” ou “l’abominable homme des neiges”, et pas “un yéti” ni “les abominables hommes des neiges”) nous a vaguement habitués à l’idée que le yéti serait un unique individu (qui rôderait seul dans les hautes montagnes himalayennes, tel le monstre dans le Loch Ness), il s’agirait bien plutôt d’une population comprenant un certain nombre de spécimens. En effet, une population de moins de plusieurs centaines d’animaux sauvages, en milieu ouvert, peinerait à se maintenir au cours du temps (ce qui, en l’occurrence, rend étrange que les yétis, s’ils sont plusieurs centaines, n’aient pas été plus fréquemment vus, tués voire capturés – cependant, c’est grand l’Himalaya, et c’est pour l’homme un milieu extrême, qui ne lui donne pas l’avantage face à des animaux de grande taille).
 

Le pèrefondateur de la cryptozoologie

De retour d’expédition, fort du prestige dont il bénéficie, Edmund Hillary vient montrer ce scalp népalais aux médias qui lui offrent audience, dont le journal de 20 heures de la télévision française. Pour cette séquence, menée par le journaliste François Barnole, est aussi invité “l’un des trois grands spécialistes européens de la question”. Il s’agit de Bernard Heuvelmans, zoologue de nationalité belge, fondateur de la science cryptozoologique. L'objet de son étude sont les animaux cachés ou inconnus, ceux dont l’existence n’est pas attestée par la science, et au sujet desquels on ne dispose que d’éléments disparates, allant de la légende folklorique aux résidus osseux, en passant par les témoignages et les empreintes physiques, un ensemble d’indices délaissé par la zoologie conventionnelle. Ils n'ont pas subi un examen critique assez conséquent et rigoureux. Il s’agît, en somme, d’examiner les possibilités de l’existence réelle, passée ou présente, d’animaux tenus pour strictement imaginaires, du type monstre du Loch Ness, abominable homme des neiges, dahut, jackalope, kraken, etc.
 

L'exigence scientifique

Bernard Heuvelmans, mis en présence du scalp de yéti, consent d’abord à le déclarer authentique, puis se ravise, parce que, dit-il, « on m’a démontré qu’il était possible de fabriquer ce scalp à partir de la peau du cou d’un autre animal. » C’est une démonstration de l’esprit scientifique qui nourrit la démarche d’Heuvelmans : s’il est scientifiquement démontrable qu’une falsification est possible, alors l’objet sera déchu de l’authenticité qu’on lui avait prêté. L’objet authentique du corpus cryptozoologique se trouve donc dans l’espace aux limites mouvantes laissé par une méthodologie et une hypothèse : d’une part la nécessité que tout objet dont la falsification est possible soit considéré inauthentique, d’autre part le postulat que des animaux inconnus existent. La discipline cryptozoologique sérieuse consiste donc à tenter d’invalider scientifiquement l’hypothèse sur laquelle elle repose (l’existence d’animaux inconnus), et à espérer ne pas y parvenir (échouer à démontrer qu’il est possible que les objets dont nous disposons soient des artefacts).
 
Dans le cas du scalp de yéti rapporté du Népal par Edmund Hillary, le nœud de l’affaire tient à la découverte d’une possibilité technique de tendre une peau de ce que Bernard Heuvelmans nomme un « serow ou capricorne », ce qu’on nommerait aujourd’hui un capricornis, c’est-à-dire, plus ou moins, un goral himalayen de plus grande taille. Il s'agit d'obtenir une disposition rayonnante des poils, conforme à celle que présente un crâne de mammifère. Une telle manipulation étant en fait possible (on nous présente même brièvement un schéma), la pièce présentée par Hillary cesse d’être crédible.
 

Haro sur la crypto

Heuvelmans a sa petite idée sur la démarche d’Edmund Hillary : l’opération serait en fait une offensive retorse contre la cryptozoologie. Hillary aurait sciemment présenté un faux, dont l’inauthenticité décrédibiliserait l’hypothèse même d’une possible existence réelle du yéti, et délégitimerait tout examen ultérieur des nombreux objets et témoignages relatifs au yéti, à savoir, le travail même de la cryptozoologie. Le père fondateur de la cryptozoologie semble recevoir la manœuvre de la légende vivante de l’alpinisme avec un grand calme. Pourtant, l’avenir ne sera guère favorable à la discipline dont il est l’initiateur. La communauté scientifique demeurera toujours largement réticente à la cryptozoologie, notamment en raison de l’intégration de faits culturels et de témoignages qu’elle opère dans son champ disciplinaire. Elle se trouva donc contrainte à l’amateurisme : sans représentation ni structuration académique, elle ne put empêcher ses rangs de se garnir de charlatans et d’allumés. Bernard Heuvelmans était pourtant un docteur en zoologie de l’Université Libre de Bruxelles, animé d’un véritable esprit scientifique. Une reconnaissance de ses qualités scientifiques est possible, même si l’apparente fantaisie de la discipline qu’il promut ont rendu très improbables les éventuels hommages. Un petit département de cryptozoologie, basé sur les archives de Bernard Heuvelmans, existe au Musée Cantonal de Zoologie de Lausanne, il est toutefois minuscule et quasiment à l’abandon. Pour être complet : il est même fermé depuis quelques années.
 
 

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