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Trilogie Guns N' Roses #3 : spectacle du naufrage


Le 27/02

L’intenable folie des grandeurs des Guns N’ Roses, pilotée par Axl Rose, fait de la trilogie vidéo le blockbuster annonçant le naufrage du groupe.

Suite et fin de la trilogie des Guns par Anthony Poiraudeau.

#1 : Appetite for Production

#2 : Nouveau type de fiction

 

Avec « Estranged », on ne comprend toujours rien, mais c’est beau et c’est rock

Le troisième volet de la trilogie des Guns N’ Roses, formée de trois vidéoclips dont les deux premiers étaient ceux de « Don’t Cry » et de « November Rain », est le clip d’« Estranged ».

L’esthétique du clip est similaire à celles des autres. Même type de budget (énorme), même alternance de séquences, et même registre de fiction. Andy Morahan est à la réalisation des trois clips. Quelques années plus tard, il allait sortir de sa spécialisation musicale pour diriger le long-métrage Highlander III – comme si le destin, tout en prétendant le promouvoir, avait estimé qu’il devait être puni.

Tout confirme que les scènes de fiction des trois vidéoclips sont reliées entre elles : les histoires présentent des continuités narratives explicites avec plusieurs séquences des deux autres clips. Cependant, « Estranged » révèle aussi qu’on n’y comprendra jamais rien : le clip ne comble aucun trou de l’histoire générale, et complique même encore plus toute l’affaire.

Comme si la trilogie était à prendre comme un seul et même film en trois parties, mais qu’il n’était pas la peine de chercher à en déceler le sens – la trilogie peut à la rigueur être vue comme l’énorme bande-annonce d’un énorme film qui, lui, aurait été compréhensible s’il avait pu être visionné, et qui aurait pu être à la véritable mesure des Guns N’ Roses.

Mais être le plus grand groupe de rock du monde est très prenant, vous savez, et il faudra se contenter d’extraits – qui présentent l’avantage, mis bout à bout et montés comme il faut, d’accompagner à merveille trois singles d’anthologie.

L’important, c’est Axl Rose

Pour être juste avec les membres des Guns N’ Roses, il faut bien dire que cette débauche de mégalomanie est essentiellement due à Axl Rose, dont la position de leader de groupe vire alors à l’autocratie. C’est Rose qui avait poussé le groupe au gigantisme, imposant quasiment à ses camarades de grandes ballades à gros potentiel de succès, et les clips grandiloquents qui les ont accompagnées.

À cette époque de l’histoire des Guns N’ Roses, c’est Axl Rose qui a le dernier mot sur tout, allant même jusqu’à enregistrer des morceaux dans son coin pour les ajouter aux albums sans en aviser les autres membres du groupe. C’est le cas du dernier morceau, intitulé « My World », de l’album Use your Illusion II. Axl Rose avait aussi décidé, contre l’avis de tous les membres du groupe, d’ajouter la chanson « Look at Your Game, Girl », reprise de Charles Manson, à l’album The Spaghetti Incident? (1993).

Les clips de la trilogie sont en fait écrits par Axl Rose : il est explicitement crédité comme auteur du clip de « Don’t Cry », celui de « November Rain »est adapté (sous le contrôle d’Axl) d’une nouvelle de son ami Del James qui s’était inspiré d’Axl pour l’écrire, et le clip d’« Estranged » se conclut par un plan d’Axl regardant la caméra tandis qu’un message en lettres manuscrites, signé de sa main, s’affiche sur l’écran à l’intention des spectateurs.

Axl Rose contre le reste du monde

Axl Rose est le héros de la trilogie. Stephanie Seymour et Slash sont les seconds rôles. Le reste du groupe fait office de figurants. Plus que ça : Axl en est le sujet. Par-delà l’obscurité des intrigues, le message essentiel qu’Axl Rose aura déclaré à la terre entière avec la trilogie est qu’il est le leader du plus grand groupe de rock du monde. Et qu’il est à titre personnel un génie solitaire et malheureux, une idole grandiose, écorchée vive et quasiment martyre d’être elle-même.
La mégalomanie et l’égocentrisme d’Axl auront finalement transformé les Guns N’ Roses en une ombre d’eux-mêmes[1]. On le voit déjà dans les trois clips, qui avaient pourtant vocation à être l’étendard de leur gloire invincible : la trilogie présentait dans sa folie des grandeurs et sa boursouflure la déconfiture imminente, cumulant les signes de mauvais augure.

Roses on your grave

Premier signe pas terrible : Axl avait voulu faire de son histoire d’amour avec Stephanie Seymour le centre de toutes les intrigues des trois clips. Mais entre le tournage de « November Rain » et celui d’« Estranged », le couple s’était séparé avec fracas – les assureurs d’Axl finissant par verser 400 000 dollars d’indemnités à Stephanie Seymour pour empêcher un procès pour violences conjugales (un rappel troublant de la scène de bagarre entre les deux tourtereaux dans le clip de « Don’t Cry »).

Le clip d’« Estranged »est donc tourné sans un des deux personnages principaux, ce qui pulvérise plus encore une intrigue déjà en morceaux.

Izzy  way out

Deuxième signe pas formidable : Izzy Stradlin, le guitariste rythmique et pilier musical du groupe, ami d’Axl depuis leur jeunesse dans l’Indiana, avec qui il avait fait le voyage jusqu’à Los Angeles pour se faire une place sur la scène hard rock, est complètement absent des clips de la trilogie. D’ailleurs dans le clip de « Don’t Cry », on voit fugitivement Slash tenir un panneau sur lequel est écrit « Where’s Izzy ? ». Une réponse à cette question se présentera bientôt : Izzy n’était déjà plus vraiment dans le groupe, qu’il s’apprêtait alors à quitter, parce qu’il ne supportait plus le comportement despotique d’Axl (que Slash surnommait « l’Ayatollah ») et l’orientation musicale qu’il souhaitait adopter.

Sur les deux clips suivants, on ne se demande plus où est Izzy : il a officiellement été remplacé par Gilby Clarke.

Coupé Kurt

Troisième signe : dans le clip de « Don’t Cry », la présence d’une casquette de Nirvana au détour d’un plan rappelle qu’Axl compte être une sorte de père spirituel pour Kurt Cobain. Kurt, en qui Axl voit un écorché vif à son image.

De son côté, Kurt Cobain trouve la grandiloquence affectée des Guns N’ Roses ridicule (il a quand même dit : « Depuis les débuts du rock'n'roll, il y a toujours eu un Axl Rose. Et je trouve ça totalement chiant. »), ce qu’Axl ignorait. Et quand Rose lui offre le privilège d’assurer sa première partie, Cobain refuse catégoriquement.

Le grunge s’apprête à démoder la musique et les attitudes venues du glam metal dont les Guns sont la dernière manifestation, et Kurt Cobain est en train de devenir, à la place de Rose, la principale icône rock des années 1990.

Illusions perdues

La dernière image de la trilogie est celle d’Axl Rose dans une loge, accompagné un dauphin qui caquette[2], souriant légèrement à la caméra, tandis que le message suivant apparaît à l’écran : « Lose your illusions, Love. Axl, G N’ R 93. »

Alors que les deux albums et la tournée géante qui les accompagnait préconisaient de se servir de son illusion (ce qui pouvait vouloir dire que les Guns pouvaient devenir le plus grand groupe de rock du monde parce qu’ils avaient l’illusion que c’était possible), en fin de trilogie, Axl Rose recommande de perdre ses illusions : de voir pour ce qu’elles sont les barrières mentales que chacun s’impose à ses dépends. Au bout de cette course, le retournement de l’illusion avait bien eu lieu : les Guns N’ Roses étaient finis, brûlés par le délire de leur grandeur imaginaire.

Finalement, le seul dans toute cette affaire à n’avoir probablement jamais perdu ses illusions, c’est Axl, qui aujourd’hui encore doit toujours croire qu’il est le leader génial du plus grand groupe de rock du monde.

[1] Au bout du compte, après un excellent premier album qui demeure une référence du genre, les deux Use your Illusion étaient très inégaux et prétentieux (les très bons morceaux étaient cernés par des titres assez ennuyeux et dispensables). Puis le groupe ne fit plus rien qu’un album de reprises assez anecdotique, avant le gouffre de 15 ans d’annonces perpétuelles de la sortie imminente de Chinese Democracy, dont la sortie effective et inespérée fut elle-même un autre gouffre : un album indigeste sorti en 2008 sans Slash, ni Duff McKagan, ni Izzy Stradlin, ni même Gilby Clarke, sans Matt Sorum davantage, et sans Steven Adler non plus (soit aucun des anciens membres du groupe). Avec juste Axl Rose et une bande de mecs, en fait – ah si, il y avait Dizzy Reed, qui était resté, c’est vrai.

[2] Pour se soustraire à la souffrance existentielle, dans le clip d’Estranged, Axl se jette à la mer pour plus ou moins devenir un dauphin.

 

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