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Meudon, berceau du monde


Le 12/02

« La Java de Broadway », ou comment l’exégèse sardulienne met en lumière le rôle fondamental de Meudon dans notre civilisation.

« La Java de Broadway », l’inoubliable voire tenace en mémoire chanson de Michel Sardou, semble offrir un sens évident à tout auditeur : à Broadway, on fait la java, et la java, c’est sympa, surtout quand on est bourré. L’explication de texte pourrait se finir là.
Mais en s’y penchant de plus près, une constellation d’anomalies apparaît. Maculant le tissu de la chanson, elles invitent à en découvrir le sens caché, et à franchir le rideau d’apparences qu’elle nous tend.



La chanson livre le récit d’une virée festive entre amis, copieusement arrosée, à New York, et plus précisément à Broadway, le quartier légendaire des théâtres et des noceurs éméchés. La nouba est d’enfer. Ceux qui l’ont faite (et Michel Sardou en était) s’en souviennent encore. C’est bien simple, ça avait tellement été la grosse éclate, la java de ce samedi-là à Broadway, qu’on se serait cru à la maison – le Beaujolais en moins.
Bien évidemment, tout ça est trop simple. Si l’auditeur paresseux ou crédule saura se contenter de cette interprétation candide, le lecteur attentif et exigeant relèvera vite de trop nombreuses anomalies pour n’y pas voir les indices indubitables de significations souterraines.

« Ca swingue comme à Meudon »

La première et la plus remarquable de ces étrangetés, dans la frontalité avec laquelle elle est exposée dans le cours de la chanson, est l’intégralité ramassée du deuxième vers : « ça swingue comme à Meudon. »
Déjà, s’il est question, comme le prescrirait l’évidence,  d’opposer terme à terme un cliché franchouillard et un cliché américain pour in fine autant qu’in extremis faire pencher le fléau du côté de la patrie natale du chanteur, on ne peut que s’étonner de voir mobilisée une ville moyenne (bien que fleurie) du département des Hauts-de-Seine – Meudon – pour faire la nique à l’épicentre noctambule new-yorkais. Si on nous déclarait que les sauteries, le samedi, à Broadway, swinguaient comme à Pigalle, tout irait bien.

Or la chanson propulse Meudon comme référent du swing en matière de java. Quelle serait donc cette tradition proprement meudonnaise de la java et du swing ?
Meudon est – relativement – célèbre pour trois traits distinctifs : sa forêt, son observatoire, et Auguste Rodin, qui y résida et y travailla, avant qu’on ne transforme sa résidence en un musée que le monde entier envierait certainement à Meudon, s’il avait connaissance de son existence. Point de swing notoire dans le panorama, pas plus que de java fameuse. Et saisir les termes « Meudon » et « Swing » sur Google n’éclairera guère davantage notre lanterne (certes, une bataille de Big bands s’y est déroulée le 13 mai 2007, mais sérieusement, cela suffit-il à bâtir une renommée nationale voire mondiale, qu’en sus Michel Sardou aurait anticipée de trois décennies ?).

Meudon, rendez-vous de l’Histoire

Meudon peut s’honorer d’un certain nombre d’illustres résidents ou natifs, tels que, pêle-mêle : Rabelais, Joey Starr, Céline, Philippe Gloaguen, Boris Spassky, Wagner, Jean-Luc Petitrenaud, Balzac, Hans Arp ou encore Jérôme Rothen. Alfred Sisley, Cézanne, Manet et Maurice de Vlaminck vinrent peindre à Meudon. On constatera une certaine diversité, et une indéniable richesse de la donne.


Comme si ces figures avaient à Meudon rendez-vous avec l’Histoire pour rompre la stabilité de l’état du monde. Cet appel de Meudon, s’il existe, provoqua un déraillement de train le 8 mai 1842. L’un des premiers déraillements de train au monde, et, en tout cas, le premier en France. 55 passagers périrent. Le grand-père de Marguerite Yourcenar, qui était du voyage, y survécut. L’accident fut abondamment commenté : Lamartine et Vigny y allèrent de leur couplet sur les dommages collatéraux occasionnés par la bataille du Progrès. Car c’était déjà, à Meudon, tout le programme de la notion de Progrès qui fut exposé : le postulat de l’augmentation sans limites des capacités de l’homme par la technique et l’amplification des catastrophes engendrées par ces nouveaux acquis.

« C’est peut-être pas la vraie de vraie, la java de Broadway »

Au stade auquel nos observations viennent de nous mener, y a-t-il encore un rapport possible avec la Java de Broadway ? En apparence, non. Justement, en apparence.
La chanson est de part en part parcourue par la question d’une distinction du vrai et du faux : « C’est peut-être pas la vraie de vraie, la java de Broadway », martèle la chanson ; et comble du bizarre, « C’est peut-être pas les vraies de vraies, les nanas de Broadway ». La java de Broadway est, avec constance et obsession, définie par sa fausseté. L’authentique java ne sera d’ailleurs jamais définie, si ce n’est à la façon de la théologie négative : en creux. La java de Broadway « est teintée de blues, et de jazz et de rock, c’est une java quand même ». La java de Broadway, qui n’est pas la vraie, demeure une java malgré l’intervention qui est faite sur sa nature : elle est teintée. La vraie java serait par conséquent à la fois immaculée et swinguante.

Mais ne nous précipitons pas, et postulons déjà que la chanson est agencée selon le dispositif suivant :
[Un sens évident est présenté > sa relégation explicite dans le registre de la fausseté appelle une exégèse visant l’accès à une vérité qu’elle dissimule > les irrégularités contradictoires avec l’évidence trompeuse sont les indices grâce auxquels la vérité occultée peut être recherchée.]

Dans ce dispositif, quelle peut-être la fonction de Meudon ? Qu’est-ce que la référence à Meudon peut bien appeler ? Il n’y aurait a priori aucune raison de cacher un secret de polichinelle dans un message destiné au grand public. Aussi, ne craignons pas de tirer des conséquences audacieuses de notre examen de Meudon : s’il est une vérité occultée en ce bas monde, c’est que Meudon est le berceau de notre civilisation, et qu’elle sera sa tombe.

Meudon, berceau et tombeau de notre civilisation

La cosmogonie d’emblée posée par Meudon – la Nature qu’elle concentre en sa forêt et en son caractère de ville fleurie ; la réconciliation Homme/Minéral incarnée par Rodin ; et le point de conscience du Cosmos formé par son observatoire – donne une certaine assise à l’assertion selon laquelle Meudon est par essence berceau de civilisation. L’« appel de Meudon » (dépeint plus haut) consolide et renforce cette hypothèse.

Etymologisons. « Meudon » est tiré de « Moldunum », latinisation de deux mots celtiques : « moel », ou « mol », pelé(e), et « dun », montagne. Soit « Mont Pelé ». Un nom de volcan – porte  d’un monde de feu invivable –, dont la végétation a été épluchée par les éruptions de lave. Le Mont Pelé, ou Mont Chauve, tel que celui, hanté de présences démoniaques, mis en musique par Modest Moussorgski.



Le Mont Chauve, surnom du Mont Ventoux, qui surplombe Avignon – ville du schisme papal du XIVe siècle à l’époque de l’épidémie de peste brune – et se trouve dans la même région que…  Saint-Paul-de-Vence. Tiens tiens.
Une envie nous prend de fredonner. Et là :

« Quand on est fin bourrés, on se tire des bordées sur la 42ème. On rigole et on danse comme à Saint-Paul-de-Vence jusqu'à la 50ème. »

On y vient. Le Mont Pelé unit Meudon, Saint-Paul-de-Vence et leur troisième larron, le Mont du Crâne – chauve, faut-il le dire ? : le Golgotha, où naquit le christianisme en même temps que mourut Jésus.


Fredonnons de plus belle :

« Quand on est dix ou douze, quand les verres s'entrechoquent on n’voit plus les problèmes. »

Restons sur ce chiffre : 12. 12, soit 13 moins 1. 12 ou la Cène sans Jésus. 12, ou les apôtres après l’épisode du Golgotha.
Cette java à 12, en l’absence de ce qui unit le groupe et lui donne son fondement – et donc sa vérité –, serait-elle sacrilège, voire diabolique ? Rappelons qu’ici, rien n’est présenté comme vrai : que la java ne soit pas la vraie de vraie, soit, mais les nanas elles-mêmes ne le sont pas non plus. Le champ du faux s’étend aux êtres. Il y a ici une mascarade. Un théâtre d’apparences. Une orgie illusoire. Pour preuve : « On n’voit plus problèmes. »


On reprend tous en chœur :

« Quand on fait la java, le sam'di à Broadway, y’a des chiens dans les bars. »

Arrêtons-nous sur cette scène où des chiens se trouvent au cœur de ce carnaval rocambolesque. Des chiens, gardiens d’un univers chimérique. Difficile de ne pas y voir la figure de Cerbère, gardien des Enfers et fidèle compagnon d’Hadès.
Broadway n’est plus aimantée que par le pôle de la négativité, et se révèle ainsi la réplique dégradée et dégradante (les hommes n’y sont plus des hommes) de Meudon.

Meudon, garante de l’équilibre du monde, entre création et destruction, berceau et tombeau, ville fleurie et Mont Pelé. Meudon, qui détient la lumière permettant d’éclairer les zones d’ombre de l’univers dont elle est secrètement le centre. Meudon, qui conserve encore en son giron le secret de la vraie java.

La Java de Broadway fut enregistrée en 1977, sur des paroles de Michel Sardou et Pierre Delanoë, et une musique de Jacques Revaux.

Merci à Renaud Pasquier pour sa participation active dans cet article. Renaud, sans toi nous ne serions pas grand-chose.

 

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