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Tout autour d’Heidsieck

Par François Collet   
Le 12/02

Pionnier de la poésie sonore et de la lecture-performance, théoricien de la poésie-action, Bernard Heidsieck est l’homme d’une rupture fondamentale dans la poésie française. Retour sur Vaduz, l’une des ses œuvres-phares.

Par François Collet

« La poésie écrite n’a plus lieu d’être »

Sa légende, son statut d’icône, de père fondateur d’une large part de la modernité poétique, Heidsieck les doit au geste brusque, à la rupture fondamentale au cœur de son œuvre et à l’origine de son travail : sortir du Livre. A ce moment-là, le milieu des années 1950, dans l’immédiat après-guerre, il a conscience de l’impasse de la poésie de son temps. Il n’hésite alors pas alors à le dire : « La poésie écrite n’a plus lieu d’être. » Une déclaration qui ne résume pas une œuvre couvrant un demi-siècle, mais qui part pourtant de ce précepte. Il publie une unique plaquette « traditionnelle » de poésie – Sitôt dit, en 1955 – dans la prestigieuse collection Seghers. Mais c’est la déception : pas de circulation, pas d’écho, pas de public.

Poème-partition

Il voit la poésie d’alors embourbée, à la recherche d’un nouveau souffle, la queue de comète surréaliste, boursoufflée d’images, ce qu’il reste de la poésie de la résistance, et le pastoralisme de l’école de Rochefort sans compter l’apparition fantomatique de la poésie blanche. Bonjour l’ennui et salut la déprime. Il faut tout changer : retrouver de la vie, de la force, se rebrancher avec le monde et se donner les moyens de se confronter au réel contemporain.

Il se lance alors dans la rédaction de « poèmes-partition ». Avec l'objectif d'affronter directement le public, et désormais un credo pour sa poésie : sortir du livre, de la page-suaire, pour mettre la poésie debout, en marche, en action. Il s’agit d’écrire en tenant compte du corps, de la technique – avec l’arrivée, dès 1959, du magnétophone et de tout ce qu’il autorise de montage, de transformation du matériau sonore –, mais aussi et surtout de l’effet visuel, de la réception de l’œuvre. A partir de 1963, il préférera le terme de « poésie-action », qui traduit mieux cette nouvelle conception de la poésie.

Vaduz (22ème et dernier opus de la série des « passe-partout ») est à juste titre l'une de ses œuvres les plus connues. C’est celle qu’il a le plus donnée en public, mais aussi la plus emblématique de son travail et de son idée de la poésie.
L’enregistrement ci-dessous est de 1996 :

On trouve sur le site Ubuweb, plate-forme d’archive des avant-gardes, un enregistrement plus ancien, plus proche de sa composition (1974), qui rend davantage justice au travail de montage. A retrouver ici.

La forme de Vaduz est intimement liée à sa genèse. C’est au départ une commande. En 1974, on lui demande un poème sonore pour l’inauguration d’une fondation d’art à Vaduz. Peu inspiré – que dire d’une ville inconnue du Lichtenstein ? –, Heidsieck tourne autour du sujet, cherchant vainement l’inspiration. Mais c’est précisément là le sujet : décrire et tourner autour de Vaduz. Pour en parler donc, parler de tout ce qu’il y a autour, en dehors. Et, comme une provocation, le plus petit pays du monde en devient ironiquement le centre.

 

La carte et le territoire

Heidsieck prend une carte et trace une spirale autour de Vaduz, avant d’y recopier toutes les ethnies du globe, précisément, dans une ambition documentaire folle. Résultat : des accumulations et une liste quasi-délirante. De fait, l’entreprise est si longue que Vaduz ne peut être jouée à temps à Vaduz pour le vernissage. Elle n’y sera même jamais jouée.

Le dispositif : Heidsieck est debout, frontalement, lisant sur un grand rouleau qui se dévide au fur et à mesure, avec deux bandes distinctes en contrepoint. On y retrouve ses modes d’action les plus emblématiques, sa façon de rendre scénique un texte, mais aussi le collage, prélèvement direct d’éléments du monde réel (les bruits de foules), les effets de montage et de distorsion de la bande enregistrée, ainsi que le jeu avec la lecture synchronisée.

Lecture qui se veut extrêmement rapide, avec d’incessants changements de rythme, un véritable déferlement, sans compter l’effet visuel du déroulement au sol du long rouleau de papier. Heidsieck scande, répète, courant sur l’immense page, comme en lutte avec la bande sonore, provoquant un emballement vertigineux. Il s’agit de créer un effet de tourbillon de langue, de jouer de cette accumulation stupéfiante, répétition lancinante, construction par strates successives tournoyantes, comme un poète-derviche, terme qui sera au cœur d’une série à suivre.

Vaduz n’est plus que le point de départ de cette danse de la langue, comme une théâtralisation de la langue même, une façon aussi d’exposer, de faire exploser cette diversité du monde, cette richesse des peuples, dans un grand geste humaniste.

Rock and roll suicide

Vaduz est aussi emblématique parce que c’est un des plus beaux succès de Bernard Heidsieck, dans son combat pour conquérir un nouveau public et faire revivre la poésie. En 1989, un jeune producteur a l’idée apparemment saugrenue de l’inviter pour la première partie du concert de Anne Clark, à l’Elysée Montmartre. Malgré le risque, le trac, Heidsieck se lance. Dès le début de sa lecture, le public, surpris et perplexe, hurle, siffle, lui jette des bouteilles, mais Heidsieck continue, s’accroche et tient à aller jusqu’au bout, en dépit de la fureur de l'auditoire. Son pari est gagnant, puisque le bruit de foule en fin de poème couvre les clameurs. Le miracle se produit, avec la litanie des exclus et des expulsés de la fin du poème : ces jeunes gens, venus écouter un concert de rock, finissent par lever leur briquet pour accompagner et saluer la fin de la performance.

S’il a reçu le grand prix national de poésie en 1991 (presque sur un malentendu), Heidsieck et les pionniers français de la poésie sonore, Chopin ou Dufrêne, ont longtemps travaillé dans l’ombre, presque seuls. C’est à leur obstination, à la certitude qu’ils avaient d’ouvrir une voie neuve que l’on doit l’un des courants les plus vivants de la poésie contemporaine.

 

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