Les gens

Jeff Smith au Sénat : Campaign sauvage

Par Simon Duflos   
Le 29/08

Ce mercredi sort dans les salles Moi, Député (The Campaign). Deux candidats au Congrès américain (Will Ferrell et Zach Galifianakis) s’y affrontent dans une course effrénée à la médiocrité, aux coups tordus, aux boules puantes. Si la comédie dépasse largement la réalité (on attend avec impatience que Mélenchon assène un méchant coup de poing à un nourrisson), les allusions à divers scandales ayant ébranlé les politiciens américains (mais pas que) ne sont jamais très loin. La preuve avec deux scrutins entachés d’irrégularités farfelues, en 2004 et 2006 dans le district de Saint-Louis, Missouri.
Jeff Smith Will Ferrell Zach Galifianakis

Les yeux dans le bleu

Printemps 2004. En pleine ère George W. Bush, un jeune-qui-n’en-veut, Jeff Smith, professeur de sciences politiques à l’université de Washington et à l’université du Missouri, son Etat natal, décide de se présenter pour l’investiture démocrate à Saint-Louis. Face à lui, Russ Carnahan, favori des sondages et des ténors du parti : c’est David contre Goliath à la sauce américaine. Frank Popper, un ancien professeur d’anglais devenu réalisateur, frustré par l’attitude de l’administration Bush, et désireux de réaliser un documentaire sur la politique, rencontre Jeff Smith lors d’une séance de dédicace. Il est frappé par le charisme du jeune homme, et décide de faire de lui et de sa folle campagne le sujet de son film.


Can Mr. Smith Get To Washington Anymore? sortira en 2006, dévoilant un candidat idéaliste, réellement proche des gens, à l’écoute de son équipe de campagne, composée pour l’essentiel d’étudiants et de stagiaires. Passé inaperçu aux Etats-Unis, ce documentaire montre un Jeff Smith très éloigné de l’image du politicien véreux, avide de pouvoir, prêt à toutes les manipulations pour gagner une élection. Très éloigné ? Pas si sûr. Lorsqu’il se déclare candidat, sa propre mère a une prémonition. Elle déclare : « Je n’étais pas très à l’aise à l’idée qu’il se présente. Je veux ce qu’il y a de mieux pour mon fils, et je sais qu’en politique il se passe des choses vraiment horribles. »

Jeff Smith perdra la primaire de 2004 avec 1.700 voix d’écart seulement sur Carnahan. Saluée de part et d’autre, sa campagne avait ce côté artisanal et presque naïf qui redonnait du lustre à une vie politique américaine habituée au cynisme et aux mensonges des patrons de Washington D. C. Malgré la défaite, Jeff Smith se présentera deux ans plus tard, avec plus de succès cette fois, au Sénat de l’Etat du Missouri. Il est alors considéré comme une star montante du parti démocrate. Jusqu’en 2009, où tout s’arrête brusquement.

 

Plus dure sera la chute

Retour en 2004. Le 23 juillet, un mois environ avant les élections, un groupuscule politique appelé Voters for Truth distribue, dans les boîtes aux lettres des électeurs du district de Saint-Louis, 25.000 "cartes postales". Autant de tracts dénonçant l’absentéisme de Russ Carnahan, l’opposant de Jeff Smith donc, lors des sessions de vote au Congrès. Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous, même si la loi interdit à un candidat de s’associer à un particulier ou à une entreprise agissant en son nom propre contre un adversaire. Oui mais voilà, Russ Carnahan n’entend pas laisser cette fanfaronnade impunie, et dépose une plainte devant la FEC (Federal Election Commission). C’est devant cette commission que Jeff Smith commet par deux fois le parjure, niant être l’instigateur de cette combine. Et ça, aux Etats-Unis, ça peut valoir 20 ans de prison.

De la prison, Smith en fera : un an et un jour, d’abord dans un établissement fédéral dans le Kentucky, puis dans une maison de redressement de Saint-Louis. Trahi par ses plus proches collaborateurs, bien décidés à sauver leur peau, qui porteront les micros du FBI pour le faire tomber, il démissionne de son mandat le 25 août 2009. Détail amusant, dans les transcriptions des écoutes, Nick Adams, le trésorier de la campagne, lui demande « où est-ce qu’on peut acheter ces téléphones jetables, comme dans The Wire ? ». Jeff Smith lui répond d’aller chez Wal-Mart en acheter trois, oubliant ainsi cette promesse qu’il avait faite, lors d’une manifestation devant un magasin de la chaine de supermarchés en août 2006 : « je n’irai plus faire mes courses chez Wal-Mart, sachant ce qu’ils ont fait aux magasins de nos parents dans les petites villes de l’Iowa ».

 

Jeff Smith lors d'une manifestation anti Wal-Mart, le 11 août 2006

Ses supporteurs auront beau crier au scandale face à la décision du FBI de rouvrir un dossier aussi banal, vieux de 5 ans, et qui finalement n’aura pas permis à Smith de remporter la primaire de 2004, il purgera tout de même sa peine. Mais à y regarder de plus près, l’affaire des cartes postales n’est pas si anodine que cela.

Les barbouses 

Les hommes qui se cachent derrière Voters for Truth, le groupe à l’origine des cartes postales, sont demeurés inconnus jusqu’en 2008. C’est à ce moment qu’apparaît Milton Ohlsen, par l’intermédiaire de son ex-femme, qui déclare qu’il est à la tête du groupuscule. Ohlsen est déjà connu pour diverses condamnations pour port illégal d’arme à feu ou détention de stupéfiants. Avec Voters for Truth, il est chargé par différents « comités de soutien » de mettre en place des opérations de déstabilisation ou de dénigrement d’hommes politiques.

Milton "Skip" Ohlsen

Mais son plus grand fait d’arme, c’est sans doute l’attaque à la voiture piégée dans un garage de Clayton dans le Missouri. Le 16 octobre 2008, John L. Gillis, un avocat, remarque à proximité de sa voiture un panier recouvert de papier cadeau, attaché à plusieurs ballons d’hélium. Intrigué – on le serait à moins – il le soulève, et la bombe explose. Il survivra à ses blessures, mais l’enquête demeurera un temps au point mort. Jusqu’à ce que l’on découvre qu’un autre avocat, travaillant dans le bâtiment où la bombe fut déposée, conduisait exactement la même voiture que Gillis, une Acura TL. Richard J. Eisen était alors l’avocat de la femme d’un certain Milton Ohlsen dans une affaire de divorce pour le moins compliquée.

Suspecté, jugé puis condamné, il clamera toujours son innocence. Parmi les pièces à conviction, on trouve les images de vidéo-surveillance du parking. Sur celles-ci, un homme qui ressemble à Ohlsen dépose le panier piégé. Il porte un poncho rouge et des lunettes noires. Dans le genre discret, on a fait mieux…

"Amis pédophiles, à demain"

Les manipulations électorales dans le district de Saint-Louis ne s’arrêtent pas avec la condamnation de Jeff Smith et de Milton Ohlsen. Russ Carnahan, vainqueur de la primaire en 2004, sera lui aussi mis en cause dans une affaire toute similaire. Un site internet, The Real Ed Martin, monté opportunément pendant la campagne de 2010 pour la réélection de Carnahan au Congrès, se chargeait ni plus ni moins de démontrer que son principal adversaire, le républicain Edward Martin Jr, avait couvert les agissements de prêtres pédophiles dans une paroisse du Missouri. La baseline de ce site donne le ton : « L’innocence volée : Ed Martin, la curie et les prêtres pédophiles ».

Si les accusations portées par les auteurs du site (Michael Corwin, un détective privé du Nouveau Mexique et Jeannine Dillon, ancienne productrice à CBS) n’ont pas fait long feu, on peut s’étonner de le trouver toujours en ligne deux ans plus tard. Quoi qu’il en soit, Carnahan remportera une fois de plus l’élection de justesse, avec 4.400 voix d’écart (2,2% des voix). Martin déposera un recours devant la FEC, mais le candidat démocrate ne sera pas inquiété. En effet, bien qu’ayant travaillé sur plusieurs campagnes électorales au Nouveau Mexique avec la directrice de campagne de Carnahan, Michael Corwin ne sera pas accusé d’être à son service.

Russ Carnahan, mai 2011


Pour l’anecdote, Ed Martin reprochera à Carnahan, lors de cette même campagne de 2010, d’avoir engagé une officine de protection rapprochée, Special Services, après qu’on a jeté un cocktail molotov dans son QG de campagne. L’auteur de cet attentat, qui n’a cependant pas fait de victimes et n’a occasionné de dommages qu’à une seule pièce du bâtiment, est un ancien membre de l’équipe de Carnahan qui aurait voulu se venger après son licenciement… Toujours est-il que Special Services, dirigée par un ancien officier de police de Saint-Louis, fut chargée « d’assurer la sécurité » de l’immeuble de la Commission électorale le jour des élections. Les mauvaises langues n’y verront pas qu’un curieux hasard.

Rebondir 

« Ceux que le malheur n’abat point, il les instruit. » C’est le cas de Jeff Smith. Une fois réglée sa dette à la société, il décide de partager son expérience de la politique et du monde carcéral. Il publie sur divers blogs, et c’est ainsi qu’il nous livre le récit mémorable d’une soirée passée à Brooklyn, où, tel Sherman McCoy, confronté à une assistance huppée et défoncée au gin, il sera poussé à évoquer en détail son séjour derrière les barreaux.


Mais cette année en prison n’aura pas entamé l’altruisme de Jeff Smith : en mars dernier, il signait un article dans le Chicago Tribune, dans lequel il délivrait « 12 conseils pour Blagojevich ». Rod Blagojevich, ancien gouverneur de l’Illinois, fut condamné pour avoir essayé de « vendre » le siège de sénateur de Barack Obama, fraîchement élu président. Parmi ces douze conseils, celui à ne surtout pas oublier : « ne mangez pas le Snickers ». Jeff Smith préparerait actuellement la sortie d’un livre. On a hâte.

Lors des audiences de 2009 au tribunal de Saint-Louis, au terme desquelles Jeff Smith fut condamné, la juge Carol Jackson déclara : « Comment des gens aussi intelligents que vous, avez pu faire quelque chose d’aussi crétin ? » Aujourd’hui encore, la question demeure sans réponse.

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