Les gens

Voyage en Faulkneriana

Par Anthony Poiraudeau   
Le 24/08

William Faulkner est un homme du nord de l’Etat du Mississippi. C’est dans cette région rurale clairsemée de petites villes qu’il vécut, écrivit, et fit vivre ses personnages. Le Mississippi a changé depuis cinquante ans, quand l’écrivain mourut, et l’intérêt d’un pèlerinage littéraire est incertain, mais il est toujours possible de s’y rendre.

Quel est l’intérêt d’aller sur les lieux de vie d’un écrivain, qui plus est d’un écrivain mort depuis cinquante ans ? On peut tout à fait répondre qu’il n’y en a aucun, que cette démarche n’est que naïve, qu’elle repose sur un fétichisme stérile, ne pouvant offrir que de l’anecdotique. C’est probablement la réponse la plus défendable. On peut aussi considérer que si le rapport à l’espace d’un écrivain n’est pas sans importance, connaître les paysages et les lieux qu’il eut sous les yeux et les pas, et dont la perception directe permet d’appréhender la matérialité et les durées propres, peut être d’une valeur, aux contours certes mal définissables, mais non négligeable. En septembre 2011, j’ai fait l’hypothèse qu’affronter le mutisme de pierre et de bois opposé par les lieux où vécut William Faulkner, au nord de l’Etat du Mississippi, pouvait être une façon valable et sérieuse de s’interroger sur l’inscription de l’écrivain dans un espace-temps réel, et sur la place, physique et mentale, que je pouvais y trouver moi-même. Il m’en reste au moins la possibilité de faire coïncider le souvenir des lieux d’une fiction et ceux d’une expérience personnellement vécue.

Les lieux à visiter, concernant William Faulkner, sont principalement situés dans le comté de Lafayette (un territoire dont les contours sont à peu près un carré de 40 kilomètres de côté), en particulier dans la ville située en son centre, Oxford, une ville universitaire d’un peu plus de 10 000 habitants. D’une part car c’est à Oxford que William Faulkner vécut la plus grande partie de sa vie, à partir de ses cinq ans et jusqu’à sa mort, et d’autre part car l’intrigue de la plupart de ses fictions se déroule dans un comté imaginaire, Yoknapatawpha et sa ville de Jefferson, qui est une transcription littéraire du comté de Lafayette. La ville fictive de Jefferson est à l’œuvre de Faulkner ce qu’Oxford fut à sa vie – au milieu de l’inépuisable timbre-poste de son sol natal, que Faulkner disait vouloir littérairement creuser encore et encore.

 

Oxford Town 

Au centre d’Oxford, le message inscrit au pied de la statue en bronze de Faulkner – représenté assis sur un banc, coiffé d’un chapeau, fumant la pipe – joue de la superposition de ces deux territoires, réel et fictif : « William Faulkner, 1897-1962. Nous, les citoyens de Yoknapatawpha, reconnaissons notre dette envers son génie, et dédions cette statue à sa mémoire. » De son vivant, Faulkner avait longuement recherché la reconnaissance et la considération des Mississippiens, des pairs qu’il se reconnaissait. Ce n’est qu’après sa mort qu’elle lui fut accordée, ce dont témoigne cette statue inaugurée en 1997, pour le centenaire de sa naissance, positionnée à un emplacement de choix, devant le bâtiment de la mairie d’Oxford, et surtout sur Court House Square, la place du tribunal, le centre géométrique et névralgique de la ville. Cette place carrée et son tribunal, incendiées pendant la Guerre de Sécession avant d’être reconstruits, servirent de cadre à de nombreuses scènes de romans de Faulkner : dans Sartoris, dans Sanctuaire, dans Requiem pour une nonne, bien d’autres encore. Il est rare que Faulkner évoque le centre-ville de Jefferson sans dessiner la silhouette du tribunal et la vie de la place. Devant le tribunal se trouve la statue de pierre blanche d’un soldat confédéré, arborant le drapeau sudiste. Sur le socle est gravé ce texte : « En mémoire du patriotisme des soldats confédérés du Comté de Lafayette, Mississippi. Ils donnèrent leur vie pour une cause sainte et juste. » La gloire vaincue de ceux qui périrent pour que l’esclavage continue, et échouèrent. La « cause sainte et juste », c’est le Sud.

Si la curiosité prend de détailler davantage les environs immédiats de la place, à la recherche d’anecdotes faulknériennes, on trouvera très rapidement (à l’aide de la brochure intitulée Faulkner Country, disponible à la mairie) plusieurs sites, tels que l’emplacement de l’ancienne banque du grand-père paternel de Faulkner, l’église en laquelle il allait assister aux offices de Noël et de Pâques, ou encore le bureau de son premier mentor littéraire, etc. Oxford étant une toute petite ville, et Faulkner y ayant passé la quasi totalité de sa vie, chaque lieu d’Oxford existant du vivant de l’auteur peut prétendre au statut de « site faulknérien », sans nécessairement présenter de grande particularité.

C’est aussi non loin de là, à quelques minutes à pied, que se trouve le cimetière St-Peter. Faulkner y a été enterré le 7 juillet 1962, dès le lendemain de sa mort. C’est une grande prairie ondoyante, hérissée de stèles funéraires et parsemée de bosquets. Quelque part au milieu se trouve le carré de la famille "Falkner" – patronyme orthographié sans u (l’ajout du u dans le nom de l’écrivain passe pour être tantôt une initiative de sa part, tantôt une coquille d’éditeur qu’il accepta – interrogé sur la question, Faulkner admit les deux versions). Autour d’un petit obélisque maçonné, encadrées d’une petite barrière rouillée, se trouvent les tombes aux stèles modestes et usées des parents, frères et sœurs de l’écrivain – la sienne n’est pas là, c’est en vain qu’on l’y cherche. Elle se trouve en limite du cimetière, au pied d’une petite colline, derrière une rangée d’arbres qui l’isole de la route. Deux pierres très sobres, et jumelles : William Faulkner (patronyme orthographié avec un u), Estelle Oldham Faulkner. Des époux qui ne se sont jamais bien entendus, qui ne se sont jamais séparés. Quelques fioles de bourbon de qualité moyenne, de type Jim Beam ou Four Roses, sont souvent déposées par des visiteurs en guise d’hommage – les whiskys que buvaient Faulkner, qui en matière d’alcool privilégiait la quantité à la qualité.

Tombes de William et d'Estelle Faulkner, cimetière Saint-Peter, Oxford, Lafayette County, Mississippi.

 

Rowan Oak 

Le site d’Oxford le plus incontournable pour le pèlerin faulknérien est Rowan Oak, la maison de l’écrivain, située à un quart d’heure de marche du centre-ville. C’est une grande demeure de bois blanche, bâtie avant la Guerre de Sécession (antebellum, comme on dit dans le Sud, ce qui est synonyme d’un indéniable cachet). Faulkner l’acheta en 1930, avec le vaste jardin qui l’environne – de belles pelouses, des recoins à l’ombre des arbres et de petits sous-bois. Faulkner, qui prenait à cœur ses responsabilités de propriétaire terrien, entretenait le tout avec soin, et bâtit lui-même plusieurs bâtiments annexes : une écurie, un fumoir, une maison pour le personnel de maison (qui fut surtout celle de Mamie Caroline Barr, la nourrice de son enfance, esclave affranchie restée au service de la famille, morte centenaire, et dédicataire de Descends, Moïse). Une allée bordée d’arbres mène à l’entrée principale de la maison. Pour cinq dollars, on peut visiter l’intérieur, une quinzaine de pièces sur deux niveaux, dans lesquelles tout ou presque a été laissé en l’état connu par les habitants : cadres aux murs, objets sur les étagères, livres dans les bibliothèques, meubles aux mêmes emplacements. Tout est minutieusement tenu propre et rangé. Rien ou presque n’a changé, sauf que tout est désormais derrière des vitrines, et que plus personne ne vit ici. Tirer un vif plaisir de cette visite réclame une bonne dose de fétichisme et un grand appétit pour les anecdotes biographiques. On peut toutefois être touché par l’ambiance des lieux, par les vues sur le jardin qu’offrent les fenêtres, ou par le plan du roman Parabole que Faulkner écrivit à la main à même les murs du bureau où il écrivait. Il est incontestable que l’on sort de la visite avec un sentiment de plus grande familiarité avec l’auteur, mais que peut-elle bien valoir ?

Entrée principale de la résidence de William Faulkner, Rowan Oak, Oxford, Lafayette County, Mississippi.

 

Ole Miss 

Le parc de Rowan Oak est jouxté par les bois de Bailey, dont Faulkner s’était aussi rendu propriétaire. Dans ces grands bois de feuillus, assez escarpés, court un sentier menant au campus de l’Université du Mississippi. Cette université, surnommée « Ole Miss », qui fait d’Oxford une ville où règne une ambiance sportive et de jeunesse, est la plus ancienne de l’Etat. Le narrateur de L’Invaincu y est étudiant, Henry Sutpen et Charles Bon aussi, dans Absalon, Absalon ! On y apprend que le Jefferson de la fiction est situé à quarante miles de l’Université d’Oxford, dont le monde non fictif connaît l’emplacement exact. Jefferson et Oxford sont des doubles l’une de l’autre, l’une dans l’imaginaire et l’autre dans la réalité physique, mais une place invisible et introuvable a été offerte dans le monde physique à ce calque de Lafayette County qu’est Yoknapatawpha. Lorsqu’on est à Oxford, on est aussi à Jefferson, c'est-à-dire à quarante miles de soi-même et de son instant présent.

Sur le vaste et vert campus de l’Université du Mississippi, sillonné par des dizaines d’étudiants joggeurs, parmi les bâtiments néo-classiques à colonnades, on peut monter voir la salle de cours « William Faulkner », où quelques vitrines présentent photos et éditions originales, la médaille remise avec son prix Nobel de littérature, et le diplôme reçu avec sa Légion d’Honneur. Devant le bâtiment de la bibliothèque universitaire où se trouve cette salle, un monument commémoratif du mouvement des droits civiques a été bâti il y a peu, en souvenir d’un événement s’étant déroulé ici à l’automne 1962, quelques mois après la mort de Faulkner : James Meredith, dont la statue est intégrée au monument, devint le premier étudiant afro-américain admis à l’Université du Mississippi. Son admission fut d’abord invalidée par le Gouverneur du Mississippi, hostile à la déségrégation raciale. La Cour Suprême des Etats-Unis annula l’invalidation, et des émeutes d’étudiants blancs commencèrent, pour empêcher Meredith d’entrer sur le campus. Le gouvernement fédéral dut missionner cinq-cents US Marshalls pour la protection de l’étudiant noir et empêcher l’explosion de la violence. Après cet événement, Oxford, Mississippi est devenue un symbole de la violence raciste du Sud, dont Bob Dylan fit une chanson, Oxford Town. Les problèmes raciaux du Sud sont un thème récurrent dans les œuvres de William Faulkner, qui était un progressiste, considérant le racisme comme une ignominie, tout en étant viscéralement attaché au Sud. Il voulait à la fois que les Noirs soient défendus et que le Sud soit défendu, ce qui lui attirait à la fois l’hostilité des réactionnaires du Sud et celle des progressistes du Nord, et apparentait son point de vue à une manière de quadrature du cercle, non sans parenté avec la vision du monde qu’il déploie dans ses œuvres, mais peu assimilable et compréhensible dans le contexte hypersensible de l’époque – c’est d’ailleurs ce contexte du mouvement des droits civiques qui fit que l’avis de Faulkner fut sollicité ; les quelques articles et lettres ouvertes qu’il publia alors sur le sujet sont sa seule prise de position, inaudible, sur des questions publiques.

 

Lafayette County 

Yoknapatawpha est une contrée rurale, comme l’est, toujours aujourd’hui, le comté de Lafayette. Hormis les quelques milliers d’habitants d’Oxford, le comté ne compte que quelques hameaux. Le reste est champs de céréales et de coton, avec les fermes qui les exploitent, pâturages et forêts. Le paysage y est plutôt plat, souvent légèrement animé de vallons doux et petites collines, ponctué de petites forêts de feuillus et composé de champs de superficie moyenne, séparés les uns des autres par des haies d’arbres. Une sorte de campagne archétypale de région épargnée par le règne des gigantesques exploitations agricoles à champs ouverts.

Environs d'Oxford, Lafayette County, Mississippi.

 

Sur la carte de Yoknapatawpha que Faulkner dessina lui-même pour une anthologie de ses textes intitulée The Portable Faulkner (1946), le territoire du comté de fiction est bordé au sud par la rivière Yoknapatawhpha, et au nord par la rivière Tallahatchie. L’inspiration directe du comté de Lafayette est frappante, car la rivière qui y coule, au nord, est la Little Tallahatchie, et celle qui y coule au sud la Yocona, dont Yoknapathawpha est l’ancien nom (qui signifie « terre fendue » en langage Chicasaw, bien que Faulkner lui prêtait le sens de « eau s’écoulant lentement sur la terre plate »). La rivière Yocona est assez difficile à voir, elle est très étroite et peu d’accès y mènent. D’après la carte dessinée par Faulkner, si on s’amuse à la superposer à la carte du territoire physique du comté de Lafayette, c’est vers le hameau de Yocona ou celui de Cornish que la famille Bundren traverse la rivière en crue dans Tandis que j’agonise. La Yocona mesure ici cinq mètres de large tout au plus, son lit boueux coule au ralenti. Le bassin fluvial du Mississippi, dont les rivières de ce comté font partie, est aujourd’hui très fortement régulé, mais il fut très instable pendant des millénaires, connaissant de très fortes et très soudaines crues, jusqu’à ce qu’à la fin du XIXe siècle, puis dans les années 1930, on construise d’innombrables digues et un grand système de barrages. Au nord du comté, c’est un barrage sur la Little Tallahatchie qui a formé le lac Sardis, cerné de grands cyprès de Louisiane. Faulkner connut l’apparition de ce lac artificiel dans le paysage du comté de Lafayette, en 1940. Dans son essai intitulé Le Mississippi (repris dans le recueil Essais, discours et lettres ouvertes), Faulkner évoque avec perplexité, comme un corps étranger, ce lac artificiel. Yoknapatawpha ne sait que faire de bases nautiques.

New Albany, Ripley, Falkner 

C’est la Little Tallahatchie qu’on retrouve à New Albany, à une soixantaine de kilomètres à l’est d’Oxford. C’est ici que William Faulkner vit  le jour, en 1897. La ville est encore plus petite qu’Oxford, son minuscule centre-ville est marqué par l’intersection de deux voix ferrées, dont une fut établie par William Clark Falkner, l’arrière-grand-père, héros de la Guerre de Sécession, entrepreneur et écrivain occasionnel, surnommé le Vieux Colonel. Cet aïeul était la figure glorieuse de la famille Falkner, et Faulkner en fit l’archétype du vieux héros du Sud, glorieux mais déchu, sous les traits du Colonel John Sartoris, dans les romans Sartoris et L’Invaincu.

 

Ferme aux environs de Ripley, Tippah County, Mississippi.

 

La maison natale n’existe plus, son emplacement dans un quartier résidentiel endormi est marqué par une plaque commémorative. On trouve à quelques pas de là un petit musée local, portant sur à peu près tout : faune, flore, géologie, traditions paysannes, Guerre de Sécession. Et William Faulkner. La section Faulkner est composée d’à peu près la même chose que d’habitude : photographies et éditions originales sous vitrines. Et une maquette de la maison natale disparue de l’écrivain. Derrière le musée, le « jardin William Faulkner » a été aménagé, il est composé de plantes dont il est fait mention dans les œuvres – extraits de textes, plantes et cartels botaniques se côtoyant.

Oxford, bien que petite, est une ville tranquille, bourgeoise, mais animée, grâce à l’Université. New Albany est bien moins vivante, bien moins bourgeoise également. Il ne s’y passe pas grand-chose. Quant à Ripley (située à une trentaine de kilomètres au nord de New Albany), la ville où s’est établie la famille Falkner lorsqu’au milieu du XIXe siècle, elle s’installa dans le Mississippi, l’ambiance y est tout à fait sinistre. Ripley, qui compte à peine plus de cinq-mille habitants, n’a pour centre-ville que quelques rues délabrées, où les passants affichent des regards méfiants et les voitures des drapeaux confédérés. Disons-le, on semble bien avoir atterri en pleine contrée redneck. La bienveillance et l’hospitalité spontanées des habitants des autres petites villes rurales du nord de l’Etat l’avaient fait oublier, mais dans la région, le lynchage a longtemps été un sport, et aujourd’hui encore, deux tiers des habitants de l’Etat du Mississippi se déclarent fondamentalistes chrétien, et disent ne pas croire aux théories de l’évolution des espèces. Si on veut voir une autre vitrine présentant des éditions originales et des photographies de Faulkner, et de son arrière-grand-père, le Vieux Colonel, également auteur du roman The White Rose of Memphis, on peut se rendre à la bibliothèque municipale toute proche. La voix de chemin de fer qu’avait édifiée et exploitée le Vieux Colonel traverse la ville, et c’est là, sur la place du palais de justice, qu’il s’est fait tuer d’une balle de pistolet par un ancien associé (un épisode que Faulkner transpose en fiction dans L’Invaincu). Il est enterré au cimetière de la ville, où sa haute statue de commandeur fait de sa tombe celle du grand disparu de la ville, du grand homme dont Ripley s’honore – au point d’avoir baptisé de son nom un hameau situé quelques miles plus au nord, en direction du Tennessee, précisément là où la famille Falkner s’était établie en s’installant dans le Mississippi. Falkner n’est que quelques maisons de part et d’autre d’une route. On ne trouvera jamais moins de traces de William Faulkner qu’ici. Quelques bâtiments agricoles au milieu des champs alentour semblent être les lieux les plus faulknériens qui soient. On est arrivé.

 

Entrée de Faulkner, village de Ripley, Tippah County, Mississippi.

 

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