Les gens

ECRIVAINS FRANÇAIS ET FAULKNER : (2/3)

Par Anthony Poiraudeau   
Le 25/07

Cinquante ans après sa mort, William Faulkner continue d’être une référence particulièrement présente dans la littérature française. Pour regarder d’un peu plus près le rapport qu’entretiennent des écrivains français actuels avec l’auteur d’Absalon, Absalon !, voici la deuxième des trois parties d’un entretien avec trois auteurs français, grands lecteurs de Faulkner : Arno Bertina, Christian Garcin et Luc Lang.
william-faulkner

"Il existe ainsi des pistes d'envol qui doivent être quittées pour jouer pleinement leur rôle de tremplin." Christian Garcin

Certains écrivains, par exemple Flannery O’Connor, se sentaient paralysés par Faulkner dans leur travail, tandis que Pierre Michon (autre pays, autre génération), le considère comme « le père du texte », comme l’écrivain qui lui a permis d’écrire. Considérez-vous que Faulkner vous autorise ou vous interdit des choses en tant qu’écrivain ?

Luc Lang : Faulkner est le premier des romanciers qui m’a donné l’envie et la permission d’écrire. Je fais toujours la distinction entre les auteurs que j’aime comme lecteur, et seulement comme lecteur, Proust exemplairement, et les auteurs qui me précipitent immédiatement dans une envie de faire, d’écrire, dans une pratique, en somme. Comme s’ils ouvraient l’horizon, qu’ils rendaient libres. Qu’ils vous entrainaient dans leur mouvement. Qu’ils insufflaient le désir de passer à l’acte. D’entrer dans la danse. D’une autre manière, certains auteurs font souche, d’autres n’ont pas d’héritiers, ce qui n’est pas le signe pour moi d’une œuvre moins forte. Je pense en l’instant à un artiste plutôt qu’à un écrivain : Pollock dont l’œuvre est inévitable mais qui ne peut avoir d’héritier, parce que l’œuvre est à la fois trop singulière et trop verrouillée sur elle-même. Pollock lui-même ne peut plus survivre ni déployer d’œuvre après ses drippings.

Quant à Faulkner, ce n’est pas tant qu’il m’interdise des choses, c’est plutôt qu’il me rend certains projets d’écriture obsolètes. Non pas parce qu’il les aurait déjà réalisés, mais parce qu’on ne peut plus engager une quête de la vérité dans un roman après Faulkner, en engager le mouvement qui porte vers cette vérité, oui, mais plus vers sa résolution, comme peut le faire une certaine tradition du roman anglais par exemple.

Christian Garcin : Lorsque Michon indique que ses Vies minuscules procèdent d’une certaine manière d’Absalon, Absalon !, il révèle ce que chaque écrivain un jour a expérimenté : la contamination d’un puissant souffle romanesque, et ce quand bien même la proximité stylistique entre contaminateur et contaminé n’est pas immédiatement perceptible. Il existe ainsi des pistes d’envol, qui doivent être quittées pour jouer pleinement leur rôle de tremplin. Dans le même temps, pour Michon comme pour d’autres, il n’est pas impossible que la stature, ou la statue (du Commandeur) de Faulkner puisse être à l’occasion paralysante lorsqu’il s’agit de se frotter à la grande prose romanesque. Lorsqu’on se mêle d’écrire, la fréquentation des grands auteurs oscille perpétuellement entre l’intimidation (à quoi bon, je ne serai jamais au niveau, etc.) et l’encouragement (l’enthousiasme communicatif de la prose, la « contamination » dont je parlais, du souffle, du rythme et des images).

Pour ma part, je crois n’avoir consciemment subi ni l’un ni l’autre. Bien entendu il n’est pas impossible que le rythme, la puissance, le tourbillon de la phrase faulknérienne aient pu travailler en moi plus souterrainement. C’est même probable. Toutes les lectures marquantes travaillent d’une manière ou d’une autre l’imaginaire et la langue.

Mais je ne saurais être plus précis. Du point de vue de la phrase, du souffle, de la puissance évocatrice de la prose, et surtout de la solennité démiurgique du narrateur (souventle narrateur faulknérien est assis à la table des dieux, bien au-dessus de celle des hommes), j’en suis resté sans doute au stade de la franche admiration, si ce n’est de la sidération, sans que cette sidération ait été suivie d’un passage à l’acte tel que le raconte Michon au sujet d’Absalon – ni d’ailleurs d’un empêchement. Je pense cependant qu’il ne faut surtout pas que je lise Faulkner pendant que je suis en train d’écrire un roman. Comme il ne faut surtout pas que je lise Thomas Bernhard avant d’entreprendre un roman. Les deux risqueraient d’être identiquement paralysants. Ce que je remarque en tout cas, c’est que l’ombre de Faulkner est si impressionnante que très peu d’écrivains ont pu l’aborder frontalement dans leurs textes. Michon s’y est risqué, brièvement, dansTrois Auteurs ; un peu aussi, mais de plus loin, dans Corps du roi ; Bergounioux, dans son Jusqu’à Faulkner, traite des circonstances sociologiques, historiques et littéraires qui ont conduit à Faulkner, mais, précisément, s’arrête à Faulkner. Moi je n’ai jamais écrit sur lui, sauf deux pages dans un ouvrage par ailleurs consacré à Borges, alors qu’il fait clairement partie des quatre ou cinq auteurs qui m’ont le plus accompagné et marqué. C’est peut-être que la statue est impressionnante, et le Commandeur sévère et redoutable. Ou c’est qu’il bouge encore.

Arno Bertina : J’ai pour moi la chance des imbéciles : aucun écrivain ne m’a jamais bloqué ou interdit quoi que ce soit. Je ne me réfugie pas derrière les chefs d’œuvres pour ne pas écrire ou pour minorer l’ambition de ce que je tente. Au contraire ils sont de très puissants stimulants : quand je suis en panne, ou fatigué, j’ouvre certains livres (Artaud, Bouvier, Manchette, Stendhal, Bon, Deville, Novarina…) et après deux ou trois pages seulement je suis de nouveau d’attaque, paré pour l’abordage (le sabre entre les dents). Une seule fois j’ai senti que je risquais d’être vampirisé : quand j’adaptais Sous le Volcan pour France-Culture. Mais même alors je me suis dit que cette coupe-là était peut-être à boire jusqu’à la lie. Plutôt que de m’en défendre au nom de la sauvegarde d’une originalité très dérisoire, j’avais sans doute mieux à faire : m’abandonner à cette influence, à cette fascination pour le roman de Malcolm Lowry, en faisant le pari qu’un jour peut-être je me trouverais de l’autre côté de cette fascination, de nouveau libre de mes mouvements, l’ayant assimilé (dans la mesure de mes moyens évidemment).

Pour résumer : ni autorisation ni interdit. On est seul, personne ne nous a rien demandé – ni Faulkner ni mes parents ni ma gamine – et personne n’a le pouvoir, dans l’Occident démocratique du moins – de sanctionner vraiment ce qui se crée artistiquement. On n’écrit pas pour être reconnu (des médias, d’une institution, d’une figure) ; si le livre a des lecteurs, il devient une sorte d’agora fragile et non-exclusive, à géométrie variable, et c’est merveilleux, mais cela vient en plus, ou après le miracle qu’est déjà, en soi, la vie souterraine d’une vision, et l’écriture, ensuite, du livre.


Faulkner par Henri Cartier-Bresson, 1947

"La phrase tourne toujours inlassablement et infatigablement autour d'un vide de sens, une impossibilité de dire le sens". Luc Lang 

Y a-t-il pour vous des moments de travail où l’œuvre de Faulkner propose des solutions à votre écriture, vous indique des directions pour vos textes ?

Christian Garcin : Je n’ai pas de souvenir précis de « solutions » que m’aurait proposées Faulkner. Ou alors si globales et générales qu’elles ne sont pas mesurables. Il y a bien eu quelques citations ou clins d’œil, mais c’est resté très superficiel. Je me dis aujourd’hui qu’il n’est pas impossible que sa phrase ait contribué à allonger la mienne à une époque. Je parlais plus haut de contamination : le rythme de la phrase faulknérienne, sa respiration qui tend vers un point fuyant et se renouvelle sans cesse, l’intense foisonnement d’images, de sensations, de suggestions, d’entraperçu, tout cela peut exalter et probablement contaminer le lecteur, surtout si celui-ci se mêle aussi, à sa petite échelle, d’aligner les phrases et de signer des livres. Mais dans le détail (le moment, les solutions, les directions), je serais bien en peine de répondre. Pas de mimétisme en tout cas. D’ailleurs la phrase de Faulkner est difficilement imitable, au contraire de celles de Thomas Bernhard ou de Lobo Antunes, par exemple.

Arno Bertina : Pas de moments particuliers ou de solutions très précises ; faire parler un (autre) idiot serait sans doute un peu… idiot. Et ma passion polyphonique a pris dès mon premier roman (Le Dehors) une autre forme que la narration tournante de Tandis que j’agonise. Peut-être avais-je dans un coin de ma tête la « désarticulation » du Bruit et la fureur au moment où je ne cherchais pas à articuler narrativement les trois temps de Sous la Peau (un duo créé avec le chorégraphe Daniel Larrieu en 2012), mais ça s’arrête là. Si Faulkner est très utile à ce que je tente, nourricier, c’est bien plutôt par le rappel permanent (d’autres écrivains en ont moins besoin, qui l’ont intégré mieux que moi) qu’il n’y a pas de chef d’œuvre respectueux. Le chef d’œuvre déplace quelque chose dans l’ordre de ce qui était attendu, il fait violence à la représentation (traditionnelle) de la famille, de l’amour, de l’individu, à l’ordre narratif ou à l’ordre syntaxique, peu importe, mais il fait violence à quelque chose, et cette violence va du simple déplacement – le chef d’œuvre est infiniment mobile, remuant – jusqu’au saccage (Lowry, Faulkner, Beckett, Joyce, Proust aussi – sous un aspect faussement mondain et maniéré). Comme d’autres, Faulkner me rappelle régulièrement que cette mise en pièce des conventions ou cette déconstruction des légendes familiales fondatrices (Absalon, Absalon !) sont nécessaires pour connaitre le vrai goût de la liberté. Faulkner n’est donc pas une solution mais une injonction muette, ou paradoxalement tranquille et polie (je renvoie aux réponses qu’il fait aux étudiants de Charlottesville) : deviens le sauvage que l’éducation a failli amadouer ; porte-toi au point de sauvagerie contenu dans les visions que tu as ; refuse de les recouvrir ou de les rendre présentables.

Luc Lang : Avant tout par son rythme, le tempo de sa phrase, et cette façon dont la phrase tourne toujours inlassablement et infatigablement autour d’un vide de sens, une impossibilité de dire le sens. Qui relance sans cesse la phrase sous la forme d’arabesques d’une beauté vertigineuse et hypnotique où ce qu’on vit n’est pas le sens enfin dévoilé, mais l’intensité de cette quête du sens. Ce que j’appellerais le désir de la ligne à la manière d’un Miro ou d’un Basquiat. Pour finir par comprendre qu’aucun sens ne sera délivré, qu’aucune vérité ne sera accomplie, et que le centre de gravité se trouve ailleurs, justement dans le mouvement pluriel et sinueux de cette quête. Déplaçant ô combien la question du roman qui n’a plus de commencement et qui ne va plus  jamais vers sa fin, qui n’est qu’un passage puis un suspens, puisqu’il faut bien suspendre, ou s’absenter à un moment donné, ce qui n’est certainement pas finir.

"Faulkner donne du courage." Arno Bertina

Plus généralement encore, considérez-vous que l’œuvre de William Faulkner a une influence sur votre travail ?

Luc Lang : Il en a eu une, considérable, au moins dans mes trois premiers romans : Voyage sur la ligne d’horizon, Liverpool marée haute, et Furies. Et peut-être dans La Fin des paysages, même si je pense surtout à Malcolm Lowry en écrivant ce livre. Mais enfin, il y a une résonnance si forte entre ces deux auteurs…

Christian Garcin : On mesure mal les influences. Il y a celles que l’on sait et qu’on admet, celles que l’on sait et qu’on refuse d’admettre, et celles que l’on ne sait pas et qui existent pourtant. Pour moi, si Faulkner m’a occasionnellement influencé, c’est dans la troisième catégorie qu’il se range.

Arno Bertina :Directement, en dehors de l’incandescence dont je viens de parler (plus que d’autres il aura su se tenir au plus près de ce qu’il y avait de brûlant dans les choses qui l’intéressaient ou l’obsédaient), je ne pense pas.

Indirectement, en revanche, elle aura été décisive, c’est-à-dire via des auteurs comme Juan Benet, Claude Simon et François Bon, qui l’ont beaucoup lu et commenté – traduit en quelque sorte, à certains moments de leurs œuvres respectives (Tu reviendras à Region pour l’Espagnol, Le Sacre du printemps pour l’auteur de La Route des Flandres) –, qu’ils ont emmené ailleurs, loin de son œuvre parfois, apportant la preuve qu’elle était bel et bien d’une fécondité extraordinaire. Indirectement encore : dans certaines réflexions consignées par Bergounioux dans Après Faulkner.

Indirectement encore : via toutes les discussions que nous avons, Oliver Rohe et moi, qui systématiquement aboutissent aux noms de Claude Simon et William Faulkner alors que le point de départ en était les jambes d’une fille – oui, celle-là, là – ou la nouvelle couleur du président du club de foot de Montpellier.

A un autre niveau, via la partie du Bruit et la fureur consacrée à Jason Compson, Faulkner a nourri Je suis une Aventure (2012) dans lequel je montre deux hommes (Rodgeur Fédérère et un journaliste sportif) aux prises avec des forces négatives, morbides. Jason est si plein de rancœur qu’il en devient nihiliste et capable de tuer. C’est en quelque sorte l’épouvantail de mes deux personnages, qui ne veulent pas finir comme ça, mais se prouver qu’ils sont en vie, c’est-à-dire mobiles. En réussissant à décrire un individu aussi pourri de l’intérieur (au sens de la pourriture et non du crime), Faulkner m’a rendu plus sensible que je ne l’étais à cette complexion psychologique que je veux fuir à toute force (les passions négatives). Il a débarrassé cette vision que j’avais, de toute la lâcheté ou de toute la peur dont on recouvre les choses qui nous embarrassent, pour n’avoir pas à prendre le taureau par les cornes. En quelque sorte, Faulkner donne du courage.

 

La suite des entretiens avec Arno bertina, Christian Garcin et Luc Lang :

première partie

troisième partie

 

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