Les gens

Ecrivains français et Faulkner 1/3

Par Anthony Poiraudeau   
Le 19/07

La littérature française est très éprise de William Faulkner, depuis les années 1930 et jusqu’à nos jours, où l’écrivain du Mississippi est encore une référence fréquente pour les auteurs français. Première des trois parties d’un entretien au sujet du grand écrivain mort il y a cinquante ans, avec trois auteurs français, grands lecteurs de Faulkner : Arno Bertina, Christian Garcin et Luc Lang.

Malraux, Larbaud, Sartre, Camus

La reconnaissance par les écrivains français de l’œuvre de William Faulkner est passée de génération en génération depuis le début des années 1930, dès  la parution des premières traductions de ses œuvres, chez Gallimard : Sanctuaire, en 1933, est préfacé par André Malraux, et Tandis que j’agonise, par Valéry Larbaud (et il faut rendre hommage aux deux principaux traducteurs de Faulkner en français, Maurice-Edgar Coindreau et René-Noël Raimbault, dont les traductions sont un support permanent de cette histoire, du début à aujourd’hui). Et avant même la fin des années 1930, Jean-Paul Sartre aura déjà consacré deux articles à Faulkner (repris après-guerre dans le recueil Situations I).

Après-guerre, l’intérêt des écrivains et du public français pour Faulkner ne faiblit pas, Raymond Queneau préface Moustiques en 1948 (qui parait, curieusement, chez Minuit), L’Etat français le décore de la Légion d’Honneur en 1951, et Albert Camus adapte Requiem pour une nonne au théâtre en 1956. L’intérêt porté à Faulkner en France tient dès lors aux aspects formels de son œuvre, à sa forte contribution aux bouleversements de l’art du roman (au même titre que Proust et Joyce), et à la dimension tragique de ses intrigues.

Claude Simon, Bergounioux, Michon 

Par la suite, l’héritage de Faulkner est perceptible chez de nombreux écrivains français, à commencer par Claude Simon, et ses longues phrases digressives, et le vaste tissu mental que déploient ses romans. Plus tard, lorsqu’une génération d’écrivains nés après-guerre commence à publier, au tournant des années 1980, la référence à Faulkner trouve une présence explicite. Pierre Bergounioux revient régulièrement à Faulkner, et lui consacre un essai, Jusqu’à Faulkner, en 2002. C’est par le choc reçu de la lecture d’Absalon, Absalon ! que Pierre Michon dit s’être senti véritablement autorisé à écrire. Pour Michon, dans un texte de Trois Auteurs (1997) intitulé « Le Père du texte », c’est comme la littérature elle-même qui parle par la langue de Faulkner. Chez Michon et Bergounioux, auteurs d’origines modestes et rurales, ce qui est un sujet de leurs œuvres, en plus des bouleversements de l’écriture romanesque, de la grandeur de la prose et de la voix, l’affinité avec Faulkner tient de plus, probablement, à la rudesse rurale du comté de Yoknapatawha (le territoire imaginaire des fictions de Faulkner) et des déclassés qui l’habitent. Chez Pierre Michon, c’est aussi en tant que figure mythologique de l’écrivain que Faulkner joue un rôle, faisant écho au désir d’une posture héroïque de l’auteur, devant affronter une sommation de grandeur.

Citer également le magnifique essai Faulkner, Mississippi (1996) de l’écrivain martiniquais Edouard Glissant, ou encore Un Eté de glycine (2005) de Michèle Desbordes, un livre entre l’essai et la fiction, sur Faulkner et Yoknapatawpha, dont le titre est une citation d’Absalon, Absalon !

Nouvelles générations de Faulkneriens

Sans qu’il soit toujours possible de la circonscrire à des œuvres particulières, la présence de Faulkner semble hanter la littérature française récente. D’assez nombreux jeunes écrivains le citent très volontiers comme une de leurs références principales. C’est par exemple le cas de Marie NDiaye, d’Oliver Rohe ou de Maylis de Kerangal, pour n’en mentionner que quelques uns (on peut aussi se reporter aux listes des dix livres préférés fournis par cent écrivains français à Télérama en 2009 : Faulkner  y était le second écrivain le plus mentionné, il a été cité par vingt-trois écrivains différents, c’est-à-dire près d’un quart des auteurs interrogés).

Les particularités de ces faveurs françaises sont forcément multiples et complexes. Peut-être William Faulkner livre-t-il une injonction particulièrement forte à un affrontement du monde dans sa matérialité et son opacité, par une langue devant autant rendre compte du monde que de son propre frottement avec lui. Peut-être également que l’écrivain du Mississippi, par sa rude mise à mal d’une société américaine qui était intimement la sienne, dont les archétypes sont dans tous les imaginaires occidentaux, est-il un modèle particulièrement fécond en ce sens, ou peut-être  répond-t-il d’une façon autrement forte à un certain tropisme américain dans la littérature française récente. De quoi le goût des écrivains français pour Faulkner est-il fait ? Pour en savoir plus sur ces questions, nous avons interrogé Arno Bertina (derniers livres parus : Détroits, avec des photographies de Sébastien Sideu et  Je suis une Aventure), Christian Garcin (derniers livres parus : Des Femmes disparaissent, et En descendant les Fleuves , avec Eric Faye) et Luc Lang (derniers livres parus : Délit de fiction et Esprit chien). Tout les trois de grands lecteurs et admirateurs de William Faulkner.

"Les pages du Bruit et la fureur plantent quelque chose en moi qui est de l'ordre de l'étrangeté du mystère et de la violence." Arno Bertina


William Faulkner travaillant sur un scénarion à Hollywood, Californie, au début des années 1940. Photographie: Alfred Eriss/Getty

Quand et avec quel livre avez-vous découvert William Faulkner ? Comment l’avez-vous reçu ?

Christian Garcin : C’est un souvenir lointain. J’avais vingt-deux ans, j’étais à l’armée. Mitterrand venait d’être élu, les chars du général Jaruzelski d’entrer dans Varsovie, et je lisais Tandis que j’agonise. J’avais trouvé ce livre dans la bibliothèque des parents d’un ami, je connaissais le nom de l’auteur, et je crois bien que le titre m’attirait. Surtout, j’étais curieux de cet auteur dont je savais qu’il était un grand écrivain. Je lisais beaucoup Sartre à l’époque : le théâtre, les romans et les Situations. Je suppose que j’avais dû lire le texte sur Faulkner dans Situations 1, comme j’avais lu ses propos sur Dos Passos, dont je m’étais ensuite procuré 42e parallèle et Manhattan Transfer. En ce qui concerne Faulkner, dont contrairement à Dos Passos je connaissais le nom avant de le lire chez Sartre, il se trouvait que le livre n’était pas bien épais : j’imaginais le rendre vite. Je l’ai donc pris dans cette bibliothèque, et je confesse aujourd’hui que je ne l’ai jamais rendu. Je suis un peu fétichiste, avec les livres.

L’étrange est que, si je me souviens bien, c’est du Bruit et la fureur dont parle Sartre dans Situations 1, or je n’ai lu ce livre-là que beaucoup plus tard. Car après Tandis que j’agonise, je n’ai plus rien lu de Faulkner pendant quinze ans. J’ignore pourquoi. Le livre pourtant m’avait marqué : c’est probablement celui parmi ceux que j’ai lus dans ce début des années 80 dont je me souviens le plus trente ans après. L’alternance des voix narratives, la rudesse des personnages et des situations, l’économie de moyens, l’absence de pathos, la puissance évocatrice de la langue, la dimension proprement physique de cette prose (aujourd’hui encore lorsque je pense à ce livre c’est à une campagne sèche, au soleil, au vent, à la poussière que je pense), voilà ce qui me reste. Je ne me souviens pas en revanche de l’histoire. Probablement que dans une histoire, c’est davantage l’esprit de l’histoire qui me hante, que l’histoire elle-même. Bref, tout cela m’avait ancré dans la certitude que je tenais là un très grand écrivain. La preuve en est d’ailleurs que j’ai voulu garder le livre, et ne l’ai jamais rendu. Mais je ne l’ai jamais relu depuis.

Arno Bertina :A l’adolescence, j’ai méthodiquement pillé la bibliothèque maternelle, qui était restée dans la maison où elle avait passé sa propre adolescence. A chaque vacances de Noël, je prenais tous les auteurs dont j’avais entendu parler au cours de l’année. J’ai quinze ou seize ans quand j’emporte Le Bruit et la fureur, dans la première édition de poche. C’est Sartre qui m’en a parlé, dans Situations 1, et Flannery O’Connor (Les braves Gens ne courent pas les rues) qui m’aura servi de guide à l’intérieur du Sud américain brûlé. Je ne me souviens que d’une chose : je n’ai pas réussi à lire Le Bruit et la fureur. L’effet n’aura pas été nul pour autant. Si les banderilles ne tuent pas le taureau, elles l’introduisent tout de même à l’idée du combat et de sa mort : les pages que je lis du Bruit et la fureur plantent quelque chose en moi qui est de l’ordre de l’étrangeté, du mystère et de la violence. Toutes choses que je ne connais pas alors, ou que je ne reconnais pas encore, ne sachant pas leur nom. (Une seule expérience de cet ordre – littéraire – m’aura posé les mêmes problèmes, dans ces années-là : Le Neveu de Rameau.) J’avais lu Les Frères Karamazov auparavant, et Dostoïevski ne m’avait pas posé les mêmes problèmes ; j’avais plus ou moins mes repères dans le texte russe, alors que je n’en avais plus aucun dans le roman de Faulkner.

Luc Lang : C’est Pylône qui me fait entrer dans l’œuvre de Faulkner. C’est le point de vue de l’alcool (comme celui de la folie dansLe Bruit et la fureur) en la personne du journaliste toujours ivre qui veut sauver le monde, et qui devient un « activateur de catastrophe ».C’est la construction d’une voix narrative approximative et floue, comme l’alcool, qui confère au monde une certaine intelligibilité fort singulière et tragique parce qu’elle déploie un élan, un lyrisme et une impuissance à la fois. Et le personnage féminin, pilote d’avion, toute entière constituée dans l’action, l’inverse de l’être velléitaire, est fascinante de puissance souveraine et de modernité. Puis ce fut les Palmiers sauvages, où l’on retrouve un personnage féminin tout aussi beau, etc.

"Chez Faulkner, la puissance du souffle romanesque est telle que les amarres qui la relient au sol sont en apparence cédés. " Christian Garcin


William Faulkner travaillant sur un scénarion à Hollywood, Californie, au début des années 1940. Photographie: Alfred Eriss/Getty

Vous relisez souvent Faulkner ?

Luc Lang : J’ai fréquenté son œuvre pendant une vingtaine d’années, je n’y suis pas revenu depuis une quinzaine d’années, peut-être parce que je ne suis plus directement sous son influence. Mais le souvenir de cette œuvre demeure très prégnant, au point qu’elle peut s’imposer « soudain »  pour l’un de mes plus récents romans : La Fin des paysages (2006), qui est introduit par une citation d’Absalon, Absalon !

Christian Garcin : Cela m’est arrivé, mais c’était davantage du picorage que de la relecture. Je relis assez peu, d’une manière générale.

Arno Bertina :Je relis peu (Le Théâtre et son double, La Chartreuse de Parme, Les Géorgiques de Claude Simon) mais Faulkner oui, car le texte en est si dense, si touffu (Absalon, Absalon !), que la deuxième ou la cinquième lecture me permettent de voir comment le texte se ramifie, son réseau de veines et d’artères, quand la première lecture est toute entière conditionnée par la nécessité de garder la tête hors de l’eau, ou de remonter à la surface de loin en loin. La première lecture de certains de ses livres (Le Bruit et la fureur notamment, ou Sanctuaire) est inquiète, et infiniment précieuse pour cette raison, car je suis alors à nu, confronté à ce que j’attends d’un livre, que ce Faulkner-là ne me donne pas, évidemment. Les relectures sont décisives ; elles ne calment pas la fureur du texte, le relecteur ne le domestique pas. Relire ce genre de livre c’est apprendre à aller chercher en nous cette sauvagerie qu’il met à jour, évitant le piège à deux entrées de la bienséance et du bien-écrire. Mais relire ne s’impose pas toujours ; Tandis que j’agonise est un chef d’œuvre qui n’appelle peut-être pas plusieurs lectures. Idem avec Les Palmiers sauvages dont le mystère persiste au fil des mois après s’être imposé d’emblée, limpide et irréductible.

Qu’est-ce qui vous intéresse chez lui : son œuvre ou sa vie, ce qu’il peut représenter, incarner ?

Arno Bertina : Non, sur ses œuvres. Ce qui n’est pas le cas de tous les auteurs que j’admire. Les vies de Stendhal, Kerouac, London, Sartre ou Dostoïevski m’intéressent parfois autant que leurs œuvres. Ce n’est pas le cas de Faulkner. Je vous réponds cela mais je pourrais aussi bien vous dire le contraire en citant J’ai appris à ne pas rire du Démon et ce passage dans lequel je fais apparaitre Faulkner se mêlant incognito à un rassemblement de fidèles. Mais enfin : à la sortie de la station « Argentine », à Paris, un bouquiniste vendait, il y a deux mois, les mémoires de la maîtresse de Faulkner, parues en 1978 je crois, et je n’ai pas été tenté de les acheter. J’aime beaucoup l’idée du pilote d’avion ivre comme un coing, mais ça s’arrête là. Pourtant, exactement comme pour Chateaubriand par rapport aux bouleversements politiques et culturels dont il fut le témoin, connaitre la généalogie familiale de Faulkner permet de mieux comprendre – ou en tout cas plus rapidement – la peinture qu’il fait du Sud des Etats-Unis.

Christian Garcin : Sans hésitation : les œuvres. Je connais du reste assez peu le détail de la vie de Faulkner. J’en connais quelques grandes lignes bien entendu. Je vois bien, globalement, qui il était. J’ai lu sesLettres choisies parues chez Gallimard par exemple ‒ mais jamais aucune biographie. La lecture de sa correspondance n’avait d’ailleurs pas provoqué chez moi le désir d’en savoir beaucoup plus. Je ne suis pas de ceux qui veulent à toute force séparer la vie de l’œuvre, bien au contraire, mais si je place leJournal de Kafka à la fois au centre et au sommet de son œuvre, ou laCorrespondance d’Emily Dickinson au moins à égalité avec ses poèmes, c’est peut-être parce qu’il s’agit d’écrivains dont la vie a totalement été aspirée par l’œuvre, laquelle en porte partout la trace, la violence et la douleur irréparables, intimes. Chez Faulkner la puissance du souffle romanesque est telle que les amarres qui la relient au sol, c’est-à-dire à la vie personnelle du scripteur, ont en apparence cédé. Cela ne signifie pas que sa vie ne transparaît pas dans ses romans, bien entendu (comme l’écrivait Conrad, « un romancier (plus même que tout autre artiste) se montre à jour dans ses œuvres »), mais simplement que le fait de la connaître n’éclaire pas particulièrement son œuvre, ou n’en accroît pas la puissance. D’un point de vue personnel cependant, j’allais dire affectif, j’éprouve pour lui la sympathie d’un bouseux pour un autre bouseux. D’un qui est issu d’une lignée de bergers et paysans bas-alpins envers un « fermier occupé aux travaux de la ferme », ainsi qu’il se définissait lui-même ‒ les ancêtres de l’un comme de l’autre faisant partie des vaincus par l’Histoire, ou par le déterminisme géographique.

Luc Lang : Il porte surtout sur l’œuvre. Je connais bien sûr sa biographie dans les grands traits, mais je ne me suis jamais beaucoup penché sur les vies d’auteurs en général, même ceux dont je vénère l’œuvre. A moins que leur biographie fasse partie intégrante de leur œuvre, en soit un puissant ressort et lui confère une valeur testamentaire : exemplairement Primo Levi et Céline, où là je vais en effet fouiller dans la biographie

 

Remerciements chaleureux à Arno Bertina, Christian Garcin et Luc Lang pour leur contribution, ainsi qu'à Emilie Brière, Judith Aquien et Pascal Aquien pour leur aide.

 

La suite des entretiens avec Arno bertina, Christian Garcin et Luc Lang :

deuxième partie

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