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Faulkner, écrivain vivant, mort il y a 50 ans

Par Anthony Poiraudeau   
Le 06/07

Le 6 juillet 1962, il y a très exactement cinquante ans, mourait William Faulkner, l’un des plus importants écrivains américains, et l’auteur d’une des œuvres romanesques les puissantes qui soient. Un demi-siècle après sa disparition, les œuvres de ce colosse demeurent très vivantes dans l’esprit et les écrits de ses successeurs. Pour cet anniversaire, Standards & More consacre une série de trois articles à William Faulkner, le grand homme du Mississippi.
William Faulkner mort il y a 50 ans

ENTRE GUERRES

William Cuthbert Falkner (le patronyme ne porte pas de « U » à l’état civil) naît le 25 septembre 1897 à New Albany, une petite ville du nord du Mississippi, un État du vieux Sud rural des États-Unis qui, guère plus de trente ans auparavant, fut parmi les perdants de la Guerre de Sécession. La défaite, dans les anciens États Confédérés, est alors vécue comme une terrible déchéance. À la ruine de la guerre elle-même s’ajoute  celle d’une économie dont la prospérité repose sur l’esclavage, abolie par un Nord victorieux. D’une certaine manière, là-bas, ni la guerre ni la défaite ne trouvent de fin – pas plus que ne passent le ressentiment contre le Nord et la haine raciale.
 
C’est dans la petite ville d’Oxford, Mississippi (où se trouve la plus ancienne université de l’État), que Faulkner passe la plus grande partie de sa vie.  Il y résidera jusqu’à sa mort. C’est à la fin de la Première Guerre mondiale qu’il s’absente une première fois de la ville en tentant de s’enrôler dans l’Armée de l’Air pour être envoyé au front. Trop petit, l’armée des États-Unis refuse de le recruter et ce n’est qu’au Canada qu’il parvient à se faire inscrire comme réserviste de l’Armée de l’Air britannique. Plusieurs obsessions et passions de Faulkner se rencontrent dans cet épisode : l’obsession du combat militaire, la passion pour l’aviation et la construction de fictions. Exemple : à son retour de l’armée, portant l’uniforme dans les rues d’Oxford, il simule en claudicant une blessure reçue au feu. Il prétend alors avoir combattu contre des avions allemands dans le ciel français. Pure affabulation.
 

OXFORD, MISSISSIPPI, ALLER-RETOUR

Il tente ensuite, un peu par-dessus la jambe, quelques études à l’Université du Mississippi, à Oxford, et pratique davantage l’écriture. Il écrit une pièce de théâtre et quelques poèmes publiés en revues. Ses influences d’alors : des auteurs symbolistes de la fin du XIXème siècle. C’est au cours des quelques années qui suivent qu’il semble avoir commencé la lecture de ses contemporains, tels que James Joyce et Sherwood Anderson. 
En plus des classiques – de Shakespeare à Dickens, en passant par Balzac, Melville ou Mallarmé – il demeurera par la suite un lecteur attentif de ses contemporains. 
 
Ces années de découverte approfondie de la littérature contemporaine sont aussi celles au cours desquelles il s’essaie à une vie d’écrivain un peu bohême. Il part vivre quelques temps à la Nouvelle-Orléans (il y fréquente Sherwood Anderson, l’auteur de Winesburg, Ohio, qui jouait alors le rôle de parrain de jeunes auteurs), entreprend un voyage en Europe et réside quelques mois à Paris, en 1925. Sa vie n’a alors rien de celle – mondaine et festive – d’un Hemingway ou d’un Fitzgerald. Faulkner est un homme timide voire taciturne et au fond, très sédentaire. C’est assez vite, une fois revenu en Amérique, qu’il retourne à Oxford, non sans avoir entre temps publié un premier roman, Monnaie de singe (Soldier’s Pay), écrit à la Nouvelle-Orléans en 1925, et publié avec la recommandation de Sherwood Anderson.  L’histoire : celle un pilote d’avion grièvement blessé pendant les combats aériens de la première Guerre Mondiale, de retour dans sa petite ville du sud des États-Unis. L’œuvre, très ironique, réunit des personnages qui, s’affairant autour du rescapé défiguré et mutique, rivalisent de naïveté et de fourberie. 
 

YOKNAPATAWPHA

Après la publication d’un deuxième roman, Moustiques (Mosquitoes, 1927), il se marie avec Estelle Oldham, son amour de jeunesse et qui restera, malgré des aventures extraconjugales de part et d’autre et une mésentente chronique, son épouse jusqu’à sa mort. William Faulkner donne alors à son œuvre un tournant décisif : il construit avec son troisième roman (Sartoris, 1929) le cadre spatio-temporel de la quasi-totalité de son œuvre à venir. Il s’agit d’un territoire imaginaire, nommé Yoknapatawpha County, situé dans l’État du Mississippi, au centre duquel se trouve la ville de Jefferson. Une transposition littéraire du Lafayette County, le comté au beau milieu duquel se trouve Oxford. Avec Sartoris, Faulkner se rend à ce qui pour lui ne cessera d’être une évidence : que « le timbre-poste de mon sol natal méritait qu'on en fasse un livre et que je ne vivrais jamais assez longtemps pour l'épuiser, et je vis aussi qu'en sublimant le réel en universel, j'aurais toute liberté d'exercer ce que je pouvais avoir de talent. Une mine d'or s'ouvrait à moi, et c'est ainsi que je créais un monde qui m'appartint. » Originaire de la campagne du Mississippi, ce qu’il connait le mieux au monde, Faulkner ne cessera, jusqu’à son dernier roman – quelques excursions mises à part – de construire le récit épique, sombre et violent des familles, des fermiers, des vétérans de la Guerre de Sécession, des anciens esclaves restés miséreux, des hommes et femmes fous d’obstination tels qu’il les a vus dans son pays natal, les portant à un degré de tragédie et de force allégorique étourdissant. Dans le ce territoire imaginaire, exigu et ancré dans le nord du Mississippi du tournant du XXème siècle, c’est le monde entier qu’il précipite. 
 
 
Obligé d’exercer de petits métiers pour subsister, il peine aussi à se faire éditer. Mais Faulkner poursuit son œuvre avec une énergie, une rapidité et une puissance stupéfiante. La tétralogie de chefs-d’œuvre constituée du Bruit et la fureur (The Sound and the Fury), Tandis que j’agonise (As I lay dying), Sanctuaire (Sanctuary) et Lumière d’août (Light in August) est publiée exactement en 36 mois, entre octobre 1929 et octobre 1932. De quoi avoir déjà bouleversé la littérature de façon irréversible. Même si personne, ou presque, ne s’en rend alors compte. Jugée difficile, l’œuvre n’est pas lue. Ses extrémités formelles, telles que de longues phrases tortueuses, les monologues intérieurs ou la structure narrative, en sont les principales raisons. 
 
Sanctuaire, publié en 1931, lui offre cependant une certaine notoriété, et un peu de prospérité matérielle. Il y a pourtant un grand malentendu : Faulkner a écrit ce roman, dont l’intrigue se déroule dans le comté de Yoknapatawpha, avec l’intention délibérée de coucher sur papier « ce qu’il pouvait imaginer de plus horrible ». Cette très violente histoire de viol connaît un grand succès auprès d’un lectorat attiré par son aspect sensationnel et immoral. Faulkner en tirera une durable réputation de romancier pervers, accompagnée d’un tenace mépris de la part des critiques littéraires et des universitaires.
 
Sanctuaire est pourtant bien plus qu’une histoire tapageuse, c’est, comme l’écrira André Malraux dans sa préface à la traduction française du roman, « l’irruption de la tragédie grecque dans le roman policier » (Malraux parle de roman policier car il s’agit d’une histoire criminelle).
 

CELEBRE EN FRANCE ET SCENARISTE À HOLLYWOOD

Si Faulkner est assez largement ignoré ou méprisé aux États-Unis, la reconnaissance internationale de son génie littéraire commence à se développer, en passant notamment par la France. Deux traducteurs, Maurice-Edgar Coindreau et René-Noël Raimbault, commencent à faire paraître chez Gallimard ses romans. D’abord Sanctuaire, en 1933, suivi de près par Tandis que j’agonise, en 1934 (deux nouvelles traduites par Coindreau ayant déjà été publiées dans la NRF et dans la revue Commerce). Suivront bientôt les traductions françaises de Lumière d’août et du Bruit et la fureur, et progressivement, la quasi-totalité de l’œuvre. Les œuvres de Faulkner sont autrement plus remarquées en France qu’aux États-Unis et de nombreux auteurs de premier plan (parmi lesquels André Malraux, Valéry Larbaud, Jean-Paul Sartre, Albert Camus et Raymond Queneau) voient très vite en Faulkner l’un des écrivains les plus importants de l’époque.
 
Malgré l’absence de grande reconnaissance littéraire aux États-Unis, Faulkner trouve toutefois une certaine aisance matérielle avec le succès de Sanctuaire et ne rencontrera plus de difficulté pour se faire publier. Au début des années 1930, il achète à Oxford une grande maison construite avant la Guerre de Sécession, et le domaine qui l’entoure. Cette propriété, qu’il baptise Rowan Oak, à laquelle il ne cessera de construire des dépendances et où il vivra une existence de gentleman farmer, sera sa demeure jusqu’à la fin de sa vie. Il connaîtra cependant de fréquents problèmes d’argent, et se verra contraint de travailler comme scénariste pour des studios hollywoodiens, jusque dans les années 1950 – une activité qu’il exècre, tout comme les séjours à Hollywood qu’elle lui impose. Il sera notamment crédité aux génériques de plusieurs films d’Howard Hawks, dont Le Port de l’angoisse (To have and Have not, 1944) et Le Grand Sommeil (The Big sleep, 1946), l’un adapté de Hemingway, l’autre de Raymond Chandler, et donnant tous deux la vedette au couple Humphrey Bogart – Lauren Bacall. Par ailleurs, sa consommation d’alcool tout à fait massive, avec laquelle il ne rompra jamais vraiment, le force de temps à autres à des cures de désintoxication. Elles ne seront jamais que des entractes.
 

ABSALON, ABSALON !

En 1936 paraît Absalon, Absalon ! (Absalom, Absalom !), peut-être son œuvre la plus importante, et la plus célébrée, avec Le Bruit et la fureur. Centré sur le personnage de Thomas Sutpen, ce roman relate sont établissement dans une plantation du comté de Yoknapatawpha. Si son intention est de fonder et faire prospérer sa dynastie, la violence morale, physique et sexuelle ainsi que la haine raciale et l’entêtement feront tout s’effondrer. Le texte est un monument de prose, sa langue est à la fois torrentielle et tortueuse, au plus près de l’opacité de la matière tout en étant comme une vue depuis le ciel. Par la place que Faulkner donne aux pensées de ses personnages, on pourrait qualifier ses romans de psychologiques. Mais nul psychologisme explicatif chez lui, les actes et les mouvements de l’esprit qu’il nous livre ont l’opacité de pierres et, à une toute autre distance, sa voix ne cesse d’être posée « depuis le royaume des morts, ou plutôt au sein de ce que jadis on appelait le Paradis – quelque chose comme le point de vue des anges (c’est-à-dire ceux qui chantent éternellement de l’autre côté de la mort en regardant ce côté-ci) », comme l’écrit Pierre Michon dans Trois auteurs. La force de la langue et du récit, le péril auquel le texte tient constamment tête tiennent du prodige et font paraître le Faulkner écrivant, comme un homme qui s’en irait danser au milieu de l’explosion des bombes qu’il a lui-même posées, et en ressortirait vivant, et debout.
 

LENTEMENT PROPHETE EN SON PAYS

Alors qu’il poursuit son travail romanesque, jalonné d’œuvres importantes telles que Les Palmiers sauvages (The wild Palms, 1939), Descends, Moïse (Lay down, Moses, 1942) ou la trilogie des Snopes (trois romans : Le Hameau (The Hamlet, 1940), La Ville (The Town, 1957), Le Domaine (The Mansion, 1959)), la reconnaissance de sa valeur littéraire croît, y compris aux États-Unis. Pas fulgurante non plus, elle se fait progressivement. Plusieurs grands écrivains américains, plus jeunes que lui, ont commencé leur œuvre dans les années 1950 et le considèrent comme un modèle. Certains le perçoivent d’ailleurs comme tellement considérable que cela finit par devenir écrasant. C’est le cas de Flannery O’Connor, de Shelby Foote, de William Styron, qui proviennent du Sud des États-Unis. Alors que cette partie du pays stagnait dans la pauvreté, s’empoisonnait d’arriération politique et de violence raciste, une forte littérature continuait d’y trouver son foyer, comme une forme d’antidote mental, hélas fort impuissant, face à la brutalité du panorama. L’œuvre de Faulkner, viscéralement attaché au Sud mais progressiste, qui dépeint un monde condamné à la décrépitude par l’ignominie de ses fautes racistes, dominera assez vite de sa stature la littérature issue de cette région. Question reconnaissance, les États-Unis restent toutefois à la traîne. Lorsque Faulkner se voit décerner le Prix Nobel de littérature en 1949, la critique et l’université américaines demeurent, elles, assez perplexes. Un Prix Pulitzer de la fiction et un National Book Award lui seront finalement remis, en 1955, pour Parabole (A Fable), une transposition de l’existence christique dans les tranchées de la première Guerre Mondiale – et il sera auteur invité en résidence à l’Université de Virginie, à Charlottesville, en 1957 et 1958.
 
 

POSTHUME

Très détérioré par l’alcoolisme et, pour ne rien arranger, par une chute de cheval, William Faulkner meurt le 6 juillet 1962, âgé de 64 ans, d’un infarctus du myocarde dans un sanatorium de Byhalia, Mississippi, à environ soixante-dix kilomètres au nord d’Oxford. Il laisse derrière lui une œuvre composée d’une vingtaine de romans et de plus d’une centaine de nouvelles, qui font de lui un des écrivains majeurs du XXème siècle, un des plus admirés et commentés, et une des références les plus incontournables pour la littérature qui lui a succédé. Cette immense postérité est toutefois très inégalement répartie sur le territoire mondial. Aux États-Unis, il semble être étrangement passé d’un statut d’« écrivain pour écrivains » à celui de classique de manuels, dont personne n’a très envie de se réclamer. C’est dans certains domaines particuliers de la littérature américaine récente que Faulkner est devenu une référence privilégiée : le roman noir rural (avec des auteurs tels que Harry Crews, Pete Dexter ou James Lee Burke), la littérature afro-américaine (par exemple, Toni Morrison), et, on l’a dit, la littérature du Sud des États-Unis (citons par exemple Cormac McCarthy). En dehors du sol américain, plusieurs grands écrivains de langue espagnole s’inscrivent fortement dans la continuité de l’œuvre de Faulkner, par leurs techniques narratives, leurs conceptions historiques, ou leur façon d’inventer un territoire imaginaire. Citons, entre autres, le Colombien Gabriel Garcia Marquez, l’Espagnol Juan Benet et le Mexicain Juan Rulfo.
 
La postérité de William Faulkner trouve un terrain très privilégié en France. Il y est un des écrivains les plus cités comme référence, chez les auteurs actuels. Exemple significatif : lorsqu’en 2009, le magazine Télérama demande à cent auteurs de citer « leurs dix livres préférés », le deuxième auteur le plus cité (derrière Proust) est Faulkner et la deuxième œuvre la plus citée (après la Recherche), Absalon, Absalon !
 
Pour ce qui est de l’influence exercée par William Faulkner sur la littérature française actuelle, ce sera l’objet du prochain article du dossier consacré à l’écrivain mississippien à l’occasion de l’anniversaire des cinquante ans de sa disparition.
 
 
Lire la suite du dossier consacré à William Faulkner : une série d'entretiens avec Arno Bertina, Christian Garcin et Luc Lang.
 

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