Sport

Henri Leconte : la gagne perdue pour la France

Par Anthony Poiraudeau   
Le 09/06

Entre équipes nationales, enjeux économiques et chauvinisme, le sport de haut niveau doit souvent se frotter aux orgueils nationaux. La finale messieurs du tournoi de Roland-Garros 1988 présenta la particularité de se confronter en même temps et de diverses manières à la question de la Nation.
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L'épineuse question du style 

Il est malaisé de tracer la frontière séparant le poncif grossier et la construction effective d’une tradition lorsque l’on parle d’un style de jeu caractéristique de tel ou tel pays. En football, on parle volontiers de la rigueur allemande, et on voit souvent le jeu des Brésiliens comme une démonstration de virtuosité exubérante. C’est conjecturer un rapport de continuité entre un trait de caractère national supposé et un éthos dans l’exercice du sport – ce qui semble quand même assez fumeux, voire douteux. On pourra toujours avancer que des foyers intellectuels propres à l’histoire de certains pays ont pu infuser dans la plupart des activités qui s’y pratiquent, y compris le sport, mais c’est déterministe, généralisateur et vaporeux. Cependant, on ne peut nier l’existence de traditions sportives, ou d’écoles, propres à telle ou telle nation, ce qui implique une labilité et la possibilité d’en retracer l’histoire factuelle précise (rien à voir, en ce cas, avec le fantasme d’une identité nationale tout droit sortie de la pureté originelle d’un peuple). Dans le cas de la France, où le chauvinisme du public et des médias est un quasi automatisme, le sport de haut niveau semble être le seul lieu du patriotisme autorisé, lequel appellerait un type de jeu d’attitude particuliers de la part des athlètes. Le sport de haut niveau paraît même être le lieu où la croyance en l’existence réelle d’une identité nationale peut encore trouver une place.
 

Le génie français 

Le style de jeu d’un champion français exprimerait, plus que toute autre manifestation, le génie français. Quels sont ce style et ce génie ? Disons qu’il s’agirait une forte propension au brio étincelant et inspiré ainsi qu’au panache somptueux, aboutissant irrémédiablement à la défaite mais avec la manière (ce qui vaudrait mieux que les laides victoires sans péril ni éclat), mais rencontrant parfois, comme par miracle, la victoire – de quoi faire survivre l’illusion qu’il est possible de gagner avec une telle conduite, et surtout opérer la désoccultation de l’authentique valeur française : le triomphe. Un triomphe hélas souvent caché sous la défaite, mais quelquefois et avec le concours d’on ne sait au juste quelle conjonction astrale ou soudaine bienveillance divine, vu pour lui-même, lorsque par extraordinaire les faits cessent de s’entêter dans le triste et morbide principe de réalité, et consentent à céder sous les coups de butoir de la puissante vérité.

Les nombreux contre-exemples de champions français qui ne confortèrent pas ce schéma furent sans effet sur la curieuse légende, tandis que ceux qui le validèrent furent comme des emblèmes de cette forte capacité à la défaite flamboyante vécue comme incompréhensible et parfaitement injuste. Au premier rang de ces autres, l’un de ceux ayant le plus (on n’ose dire le mieux) réalisé cet archétype du génie français : Henri Leconte.

Croire en la France : Henri Leconte 

En cette édition 1988 du tournoi messieurs de Roland-Garros, Henri Leconte était venu défendre jusqu’à la finale l’étendard tricolore, non sans avoir battu Boris “Boum Boum” Becker le long de sa route. Leconte était un joueur très doué, capable de coups à couper le souffle et à laisser l’adversaire sur place, son toucher de balle avait peu d’équivalents sur le circuit. Gaucher, il était un joueur de poignet et de bras (c’est-à-dire qu’il n’avait pas du tout un jeu de bûcheron, qui engage tout le corps dans chaque frappe), incapable de ne pas tenter des coups impossibles qui, lorsqu’ils étaient réussis, semblaient venus de nulle part, stupéfiants, et gagnants. Le jeu de Leconte, c’était de tenter dès que possible un coup impossible. Evidemment, ça ne marchait pas très bien : ce régime était intenable.

Leconte pouvait gagner des matchs, avoir des séries de victoires, il avait même réussi un temps à se hisser à la cinquième place du classement mondial et, en cette année 1988, à se qualifier pour la finale de Roland-Garros. Mais la solidité nécessaire à la conquête de grands titres n’était pas à sa portée, car Leconte, c’était une impressionnante capacité à produire du beau jeu lorsqu’il était en surrégime. Le problème était qu’il lui fallait être en surrégime pour ne pas obtenir de résultats catastrophiques. La question était donc : combien temps pourrait-il tenir en surrégime ? Pas tout un tournoi du Grand Chelem.



Leconte en finale, c’était l’espoir qu’un Français remporte, cinq ans après Yannick Noah, le tournoi du Grand Chelem parisien, et un événement médiatique. Pourtant, lorsqu’il devint clair que la finale allait tourner court, et que le Français allait se faire balayer sans ménagement, il est revenu à la conscience de tous qu’Henri Leconte était un joueur mal-aimé du public : trop peu fiable, trop râleur, trop borné, trop apte à transformer un match en calamité, trop incapable de sentir le public et de comprendre que les gens trouvaient que c’était un beauf avec des manières de beauf. C’était là une autre tare d’Henri Leconte : il ne comprend pas quand ce n’est vraiment pas le bon moment pour la ramener, tout en voulant que les gens le trouvent sympa et rigolo. Et là aussi, il échoue. Son humour dénué d’esprit et d’à-propos, par lequel il veut s’attirer la connivence, fait plutôt honte, et le fait qu’il ne semble pas s’en rendre compte achève de gâter l’affaire.
 

Mats Willander et l'école suédoise

La finale de 1988 fut d’autant plus cruelle pour Leconte que son adversaire était une antithèse de son style : Mats Wilander. Un joueur très solide, qui ne cherchait jamais à être spectaculaire, et dont le jeu reposait surtout sur ce dont Leconte ne disposait pas : la stratégie. C’était essentiellement une stratégie d’attente et d’usure, d’endurance. Un style soporifique mais solide, et payant : les joueurs essayaient de le mordre et se cassaient les dents. Ils affrontaient un mur indifférent qui leur renvoyait inlassablement la balle, jusqu’à ce qu’ils finissent par perdre les points tous seuls et petit à petit baisser les bras.
Mats Wilander répondait aussi à la question du style national, mais cantonnée à la sphère du tennis. Dans le cas des tennismen Suédois, on ne concevait pas vraiment d’équivalence entre leur style de jeu et l’idée d’un éthos suédois – on n’avait peut-être aucune sorte d’image de ce que pouvait être une personnalité suédoise. Eventuellement, on pouvait imaginer que l’impassibilité des Scandinaves sur le court s’accordait à la fraîcheur du climat de leur pays et à l’austérité luthérienne. Cependant, ce qu’on pourrait nommer “une école suédoise de tennis” exerça son emprise sur le circuit. Initiée, et dominée même après son précoce départ à la retraite, comme par un surmoi, par Björn Borg, qui opéra au milieu des années 1970 une révolution stylistique dans le jeu de tennis : la balle fortement liftée.

Avec un jeu résolument de fond de court, de très hautes trajectoires de balle, et une impassibilité assez glaçante. Borg fut un joueur de très haut niveau et une figure légendaire : numéro 1 mondial, à peu près invincible à Roland-Garros et Wimbledon au cours de la seconde demi-décennie 1970, et presque dispensé de déclin (dès qu’il devint moins bon, il se retira, à guère plus de vingt-cinq ans). A sa suite, toute une série de joueurs suédois émergèrent sur le circuit. Des hommes tels que Henrik Sundström, Anders Nyström ou Anders Jarrÿd. Ils étaient bien moins bons que Borg, mais imitaient son style de jeu. Le résultat était soporifique. Un seul des héritiers de Borg fut un joueur de premier plan : Mats Wilander, justement, qui remporta sept tournois du Grand Chelem, dont trois en 1988, et occupa quelques semaines la première place du classement mondial à la fin de cette même année.
 

Enfants de la patrie 


Lors du discours d’après match, Henri Leconte, qui venait de prendre 7-5, 6-2, 6-1, parvint à se faire siffler par le public dont il était pourtant, étant Français, le favori. Il commença par des paroles en mauvais français : “Je crois que c’est difficile à dire quelque chose après avoir joué une finale. Je suis très heureux d’être ici aujourd’hui malgré que Mats a très bien joué.” Et c’est lorsqu’il remercia le public que la situation devint humiliante : “Je vous remercie, le public, je pense que maintenant, j’espère, vous avez un peu compris mon jeu, un jeu difficile.” L’assistance reçut cette phrase avec consternation. Car ce qu’elle avait compris du jeu de Leconte, c’est que tôt ou tard, il finit toujours par se faire ratatiner. Le discours, par sa maladresse et le sursaut de fierté que le joueur opposa à l’environnement hostile, acheva de rappeler à tous pourquoi on n’aimerait jamais Henri Leconte. Leconte était un joueur qui ne pouvait au mieux que faire oublier, quand il gagnait, qu’on ne l’aimait pas.



La célébration du génie français auquel on avait voulu croire tourna ce jour à l’eau de boudin. Le tableau fut complété par une double concordance de dates : cette finale du 5 juin 1988 avait lieu le jour du premier tour des élections législatives, et fut précédée par une cérémonie commémorant le centenaire de la naissance de Roland Garros, le premier pilote à avoir réussi la traversée aérienne de la Méditerranée, avec le nom duquel fut baptisé, soixante ans plus tard exactement, le stade qui porte encore aujourd’hui son nom, ainsi que le tournoi qui s’y déroule. Cette cérémonie inaugurale, fut, strictement, une célébration de la Nation française : survol du stade par la Patrouille de France, et interprétation de la Marseillaise.

On fit un peu les choses à l’Américaine, en ne diffusant pas un enregistrement de l’hymne, mais en le faisant interpréter live par une vedette de la chanson. Plus exactement, on eut une manière à la Française de faire les choses à l’Américaine, car la vedette de la chanson en question était Michel Sardou, à lui seul une certaine idée de la France : virile, vue à la télé, en pleine force de l’âge, pénétrée du sérieux avec lequel elle estime devoir être traitée, made in France et fière de l’être, et de droite. Les images de la télévision sont assez curieuses, et donnent une impression d’amateurisme : Sardou commence à chanter avant que le silence solennel de l’instant nécessite ne soit fait, le plan serré à longue focale montre en arrière-plan des photographes affairés et tout à fait indifférents à ce qui se déroule dans le plan, et Michel Drucker marche sur le court – on le voit traverser le cadre au début du premier couplet entonné par Sardou.

En ce jour d’élections qui allaient donner une large majorité au Parti Socialiste à l’Assemblée Nationale, les manettes de la célébration de l’esprit national furent confiées à deux hommes notoirement de droite (c’est d’ailleurs de ce bord de l’échiquier politique qu’on y est le plus attaché) : Michel Sardou et Henri Leconte (Leconte sera, vingt plus tard, conseiller municipal de Levallois-Perret, élu sur la liste de Patrick Balkany). La fiction de l’identité nationale triomphale fut sèchement défaite.

 

 

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