Politique

Autoportrait de Nicolas Sarkozy en homme de culture


Le 18/04

Le 12 avril 2012, Nicolas Sarkozy déclare au Parisien : « Je rêve dans cette campagne qu’on parle davantage de culture, que les candidats disent ce qu’ils aiment. » Passons sur l’anéantissement de la question par la réduction de ses enjeux à une simple affaire de goûts personnels des candidats, et prenons quelques instants le candidat Sarkozy au mot, afin d’observer les préférences culturelles qu’il revendique, et leur évolution.
CC Flickr World Economic Forum

Quel pourrait être l’enjeu politique, ou plutôt électoral, d’un tel affichage par les candidats de leurs goûts artistiques ? L’idée est que leur personnalité ou leurs bases intellectuelles seraient révélées par de telles revendications, et que ceci pourrait aider l’électorat à faire son choix parmi les prétendants. Il y a l’étrange espoir d’un sentiment de connivence personnelle avec les électeurs, ou de se rendre respectable par cet affichage. La valeur électorale de ce type d’arguments est très douteuse, mais ce type de balourdises intellectuelles s’est tout de même installé comme un critère de campagne admissible.

L'infini à la portée des caniches 

Au moment de se présenter pour la première fois à l’élection présidentielle, en 2007, Nicolas Sarkozy, qui a longtemps été fier de son goût et de son amitié pour Didier Barbelivien, Michel Sardou, Johnny Hallyday et Christian Clavier, traîne une image d’inculte. Devant rassembler le plus largement possible la société entière, il tente alors d’élargir et de complexifier ce portrait. D’abord, en se retenant de s’adonner à un anti-intellectualisme réjoui dans lequel il avait pu verser par le passé (opposant la réflexion stérile des penseurs hautains à son courage dans l’action – il rechutera de temps à autres, comme à l’occasion de l’historiette de La Princesse de Clèves). Ensuite, en essayant de laisser entendre aux amateurs de haute culture qu’il n’est pas si béotien que ça, et que, si ça ne s’était pas vu jusqu’à maintenant, il n’en était pas moins un peu lettré et esthète : en plus de Johnny, de Sardou ou de Stallone (dont il s’était dit « inconditionnel »), qu’il ne s’agit pas de renier pour ne pas tourner le dos à sa base, il fait alors part d’une passion pour Albert Cohen et Louis-Ferdinand Céline.

En efficace VRP de lui-même, il mène assez bien son numéro, et on put alors croire que, ah oui, tiens, il est plus cultivé qu’on ne l'aurait pensé, en fait. A condition de ne le voir exécuter qu’une seule fois la séquence, cependant. Car tout en mimant la spontanéité de la conversation, il ne faisait que répéter à chaque fois un petit discours appris par cœur, qui trahissait la fiche de communication fournie par son équipe de campagne, et lui faisait citer toujours exactement les mêmes extraits, avec les mêmes superlatifs (« extraordinaire » était le plus fréquent) et dans un constant survol évasif.
Céline : admirable pour savoir parler d’amour, ayant écrit cette phrase : « L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches. »
Albert Cohen : admirable pour savoir pénétrer la psychologie de personnages différents de lui, qui était un vieil homme plein d’ennui quand il écrivit la scène de Belle du Seigneur où Ariane, jeune et amoureuse, attend Solal dans sa salle de bains.
Assister à plusieurs représentations de Sarkozy dans cet exercice en faisait aussi constater la sévère indigence de ses propos. Voire les contresens qu’il proférait : aussi émouvantes que soient les pages de nostalgie amoureuse de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, dire de Céline que sa qualité la plus « admirable » est sa façon de parler d’amour est bien faire l’aveu, au moment même où on veut prouver le contraire, qu’on n’y connaît en fait à peu près rien du tout.

Une main de fer et un cœur qui bat 

Dans cette même campagne de 2007, au sujet de cinéma, Nicolas Sarkozy semble avoir été moins préparé. Invité au Grand Journal de Canal + en mars 2007, il choisit de montrer un extrait d’un film à émotions fortes où la richesse humaine se révèle dans les épreuves, faisant tomber les injustices et les préjugés. Allons pour Sam je suis Sam, avec Sean Penn et Michelle Pfeiffer.

Personne ne paraît avoir relevé que, choisissant un extrait devant montrer à l’électorat qu’il est un homme sensible, ému par la souffrance des personnes en difficulté, contrairement à ce que son image d’homme très droitier laisse croire, Nicolas Sarkozy fait diffuser une séquence dans laquelle une avocate interprétée par Michelle Pfeiffer passe un savon à un handicapé mental joué par Sean Penn, pour bien lui faire comprendre qu’il n’y a pas que lui qui a des problèmes dans la vie (c’est vrai, ça, qui s’occupe de la souffrance des riches, à la fin ? Toujours pour les mêmes, ça suffit.).
Nicolas Sarkozy commente : « Elle lui explique que c’est lui qui est aimé, et elle qui n’est pas aimée. Enfin, c’est un film bouleversant. » Avant de conclure : « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, si j’ai la chance de montrer aux gens ce qu’est un beau livre, ou ce qu’est un beau film, je suis pas obligé de choisir le dernier James Bond, que j’ai vu, d’ailleurs. »
Oui, merci pour les gens, de leur montrer.

Que ça se sache 

Une fois élu Président de la République, hors de toute campagne électorale, ou plutôt dans la poursuite d’une campagne électorale permanente, Nicolas Sarkozy amplifie son souci de perfectionner son image d’homme par ailleurs cultivé. Il est vrai que sa marge de progression en la matière est conséquente. Il procède selon ses habitudes, en se montrant comme un homme ne cessant d’agir. Il fait savoir dès que possible qu’il déploie beaucoup d’énergie à se cultiver : il ne se contenterait pas de lire, mais lirait toute l’œuvre d’auteurs choisis : tout Maupassant, tout Zweig, tout, qu’importe qui. Il le fait dire à la presse par des collaborateurs, il l’indique sur sa page Facebook, et y fait allusion dès que les circonstances le lui permettent. L’idée doit filtrer.

Aux repas non officiels qu’il organise souvent à l’Elysée, il invite de temps à autres des écrivains, des comédiens ou divers artistes, dont le choix manifeste quand même une certaine approximation dans l’appréciation de la crédibilité intellectuelle qu’il serait possible de tirer de leur fréquentation. Pêle-mêle : Denis Podalydès, Yann Moix, Patrick Besson, David Lynch, Michel Vuillermoz, Michel Houellebecq, Sylvie Testud, Marianne Faithfull… Rien d’autre à tirer de ça que d’éventuelles déclarations ultérieures, du type de celle de Michel Vuillermoz : « J’ai été séduit. J’ai découvert un homme courtois, élégant, curieux et désireux d’échanger sur nos goûts culturels. » Et c’est précisément l'objectif. Sarkozy le dit lui-même à ses convives : « Je ne vais pas vous demander de voter à droite ou de penser comme moi. J’espère juste que vous retiendrez de ce déjeuner que je ne suis pas la caricature que l’on veut bien faire de moi. »

200 films avec Carla 

Le storytelling politique dispose d’un scénario pour relater l’éclosion de l’appétit culturel de Nicolas Sarkozy : Carla Bruni, à qui était accordée, avant qu’elle n’épouse le Président de la République en exercice, l’image d’une personne cultivée, formant son deuxième album de poèmes d’Auden, de Yeats ou d’Emily Dickinson, aurait initié Nicolas Sarkozy à l’art, lui aurait donné goût à la culture, et notamment au cinéma d’auteur. Il s’y serait dès lors jeté à corps perdu. « Avec Carla, on a vu 200 films cette année », dit-il en 2010, et en 2012 : « Il ne se passe pas un jour sans que je lise ou que je regarde un film. Le soir avec Carla, on reste à la maison. Cela me ressource beaucoup. » Le corollaire de ceci est, à la moindre occasion de parler de culture, de faire aussi l’étalage de références, sous forme de litanie.

Aussitôt qu’une brèche s’ouvre, où les noms de Capra, de Rosselini, de Dreyer, de Lubitsch, de Visconti, de Chaplin peuvent être tous cités, sur un débit de parole rapide, ponctués de « génie », de « extraordinaire » et de « chef-d’œuvre », Nicolas Sarkozy s’y engouffre. Ce qui permet d’aboutir, toujours au Grand journal de Canal + (mais en mars 2012 cette fois), à Nicolas Sarkozy faisant mine d’être un original aimant des choses déroutantes, choisissant de parler d’Ordet de Dreyer, tout en n’ayant rien de plus consistant à en dire que les commentaires qu’il accolait cinq ans plus tôt à ses citations d’Albert Cohen ou de Louis-Ferdinand Céline.

En suivant au fil des années l’évolution des références culturelles citées par Nicolas Sarkozy, on constate qu’il agit désormais comme lorsqu’un débutant, soucieux de montrer ses progrès, oublie qu’il est encore bien loin du compte et ne se rend pas compte que la dextérité démonstrative qu’il s’est pris à trouver attirante est surtout l’indice patent de l’immaturité de sa démarche. C’est touchant chez certaines personnes. Ca n’empêche pas, par ailleurs, que les projections officielles d’un film à l’Elysée, en présence des équipes concernées, soient réservés aux films dont le nombre d’entrées en salles crève le plafond, tels que Bienvenue chez les Ch’tis ou Intouchables. Des Hommes et des Dieux ne doit ce privilège qu’au fait d’avoir dépassé les trois millions de spectateurs en salles tout en étant un film classé « art et essai ».

 

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