Politique

God, guns, guts : un parti pour le Sud


Le 18/03

Les primaires du Parti Républicain viennent de faire voter deux Etats du Sud profond des Etats-Unis, le Mississippi et l’Alabama. Cette région du pays est traditionnellement la plus réactionnaire de la Nation, ce qui ne veut pas dire qu’elle a toujours favorisé le même parti.
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Un portrait de Rick Santorum réalisé uniquement à base d'images porno gay

Les membres du Parti Républicain américain votent actuellement, Etat par Etat, pour désigner le candidat qui affrontera Barack Obama à l’élection présidentielle de novembre. Le 13 mars 2012, c’était au tour du Mississippi et de l’Alabama de se prononcer. Ces deux Etats du « Vieux Sud » des USA sont réputés pour être parmi les plus conservateurs, pour ne pas dire réactionnaires, pour ne pas dire rétrogrades, de toute la Nation américaine. A titre d’illustration, quelques résultats d’un sondage de mars 2012, réalisé auprès de sympathisants républicains : dans le Mississippi, 52 % des sondés pensent qu’Obama est musulman, avec la bienveillance qu’on imagine. 66 % des sondés du Mississippi et 60 % de ceux de l’Alabama déclarent ne pas croire aux théories de l’évolution des espèces – 68 % du panel d’ensemble se définissant comme « évangéliste chrétien ».


Paul Dano et Daniel Day-Lewis dans There Will Be Blood

Le plus à droite de la droite

Dans ces deux Etats, et dans toute la « Bible Belt » (la partie du pays marquée par une forte concentration de fondamentalistes chrétiens), qui recouvre un large quart sud-est des USA (la Floride étant un peu à part), l’électorat est, on s’en doute, très à droite. On parle d’« ultraconservateurs » : très réactionnaires sur les questions de mœurs et d’immigration, farouchement opposés à l’intervention de l’Etat fédéral dans les domaines économique, fiscal et de régulation des armes à feu. L’issue des scrutins dans la région n’offre guère de suspense : les candidats les plus à droite gagnent. Dernièrement, le favori national des sondages pour les primaires républicaines, Mitt Romney, espérait faire mentir cette tradition, et gagner dans le Mississippi et l’Alabama, malgré un lourd handicap : il est le plus modéré des candidats. Peine perdue : c’est Rick Santorum, un homme qui estime que le mariage ne peut davantage unir deux personnes de même sexe qu’un homme et un chien (ce qu’Internet a bien retenu), qui est arrivé en tête. Bien que catholique, Santorum est assez intégriste et assez convaincu de l’indiscutable sainteté de la famille traditionnelle pour, dans le Sud, damer le pion d’un candidat tel que Romney, qui passe pour un quasi centriste.


Mitt Romney. CC, Flickr, Gage Skidmore

On dirait le Sud, le temps dure longtemps

Le conservatisme furieux est une longue tradition dans cette partie des Etats-Unis qu’on nomme tout simplement « le Sud » (ou encore «  Sud Profond », « Vieux Sud », ou « Dixie ») – et qui correspond en fait au sud-est du pays. C’est une lignée politique et culturelle pluriséculaire qui s’est fixée au moment de la Guerre de Sécession (1861-1865), lorsque onze Etats du Sud prirent leur indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, pour former un nouveau pays, nommé Etats Confédérés d’Amérique (CSA), et maintenir l’esclavage. 

Pendant tout le XIXe siècle et une bonne partie du XXe, c’est le positionnement sur l’esclavagisme, puis sur la ségrégation entre Noirs et Blancs, qui détermine les clivages de partis aux USA. Et si, depuis une bonne cinquantaine d’année, l’orientation à droite du Parti Républicain et celle plus ou moins à gauche du Parti Démocrate sont devenus familières, cette répartition n’a pas toujours été claire. La distinction entre les deux partis a durablement été fonction d’une divergence sur les politiques raciales : le Parti Démocrate s’est développé sur des positions esclavagistes puis ségrégationnistes, tandis que le Parti Républicain s’est fondé sur l’anti-esclavagisme puis la déségrégation. Donc dans le Sud, si les anciens Etats Confédérés sont maintenant systématiquement républicains, jusqu’aux années 1960, le Parti Démocrate y monopolisait les voix.

Esclavagistes démocrates


Abraham Lincoln

Le Parti Républicain a été créé en 1854 pour rassembler les forces anti-esclavagistes. Les raisons ne sont pas seulement morales, elles tiennent aussi à une idéologie politique et économique, postulant la liberté individuelle comme base absolue de la prospérité matérielle. Quand, pour la première fois, un Républicain est élu Président des Etats-Unis (il s’agit d’Abraham Lincoln, en 1860), les Etats du Sud font sécession pour ne pas se voir imposer l’abolition de l’esclavage qui s’apprête à être promulguée. La haine raciale n’est pas la seule raison de ce refus (même si celle-ci était bien sûr terrible et omniprésente), le Sud essaie aussi de maintenir son organisation économique et sociale dominée par une classe quasi-aristocratique de riches propriétaires terriens, prospérant grâce au travail des esclaves. Le Sud est donc structurellement anti-républicain, et les politiciens du Sud s’impliquent activement dans le Parti Démocrate, sur l’aile conservatrice duquel ils pèseront longtemps.

Après la Guerre de Sécession, les électeurs des anciens Etats Confédérés accordent toujours la majorité des voix au candidat démocrate (quand la plupart du temps, l’ensemble du pays élit le candidat républicain). Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que la totale fidélité du Sud au Parti Démocrate commence à fléchir, toujours selon la politique raciale : à partir de cette époque, par vagues successives, les Démocrates progressistes prennent l’ascendant sur la branche conservatrice, et commencent à faire adopter au Parti des mesures déségrationnistes. Graduellement, le Parti Démocrate cesse d’être le garant de la ségrégation entre Noirs et Blancs (car si l’esclavage a été aboli avec la défaite du Sud à la guerre de Sécession, les Etats du Sud disposaient de lois assurant la ségrégation des populations selon leur couleur de peau, lesquelles défavorisaient outrageusement les Noirs). En 1948, alors que le président Harry Truman, démocrate, est candidat à sa propre succession, après avoir décrété la déségrégation des effectifs militaires, les élus démocrates du Sud présentent un autre candidat à l’élection présidentielle : Strom Thurmond, ségrégationniste. Il emporte 87 % des suffrages dans le Mississippi, 79 % en Alabama, 71 % en Caroline du Sud, mais ne représente que 2,41 % des voix dans l’ensemble du pays. Cette troisième voie sudiste (un électorat qui ne passe pas chez l’ennemi héréditaire républicain, mais cesse de suivre le Parti Démocrate devenu progressiste, et propose son propre candidat, dissident démocrate et ségrégationniste) donnera l’occasion à George Wallace, gouverneur de l’Alabama, d’être candidat à l’élection présidentielle de 1968 (il sera majoritaire en Louisiane, Arkansas, Mississippi, Alabama et Géorgie, mais ne recevra que des miettes partout ailleurs). 

Le parti du changement pour l’immobilisme


Des membres du Klux Klux Klan soutenant la campagne de Barry Goldwater (12 juillet 1964)

Le grand renversement des partis dans l’électorat sudiste a lieu en 1964 : alors que tout le pays vote en faveur de la réélection du Démocrate Lyndon Johnson, seuls les Etats du Sud Profond votent pour le Républicain Barry Goldwater. Johnson est alors l’ennemi juré des sudistes : bien que Texan, il a rendu anticonstitutionnelles les lois ségrégationnistes et a plutôt soutenu le mouvement pour les doits civiques. Barry Goldwater, quant à lui, est l’homme qui oriente le Parti Républicain vers la droitisation qu’on lui connaît toujours aujourd’hui, initiant l’accélération conservatrice républicaine prolongée par Ronald Reagan puis George W. Bush. Depuis cette date, les Etats du Sud votent toujours pour le candidat le plus à droite, c’est-à-dire, désormais, le Républicain. Les seules élections présidentielles ultérieures qui voient un Démocrate arriver en tête dans le Sud sont celles où le candidat en question vient lui-même du Sud (ce fut le cas pour le Géorgien Jimmy Carter en 1976, et dans une moindre mesure pour l’Arkansasais Bill Clinton en 1992). L’électeur du Sud accorde alors une certaine confiance aux origines sudistes du candidat. Toutefois, lorsque Carter fut candidat à sa propre succession en 1980, et Clinton à la sienne en 1996, le Sud ne leur renouvela pas sa confiance, comme si leur mandat avait montré aux électeurs du cru que, tout en étant sudistes, ils étaient avant tout de la mauvaise graine de Démocrates perdus pour la cause.

 

A lire aussi La digression sur les white trash made in USA via Tucker & Dale vs Evil.

 

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